Comment La Réunion a laissé filer le train de l'oignon péi


« Zéro calebasse  !  » Si vous demandez des oignons rouges à votre primeur, c’est ce qu’il risque de vous répondre. Il n’y en a plus, ou très peu et à des prix stratosphériques. Comptez 10 euros le kilo, hier, au Petit-Marché de Saint-Denis. Et encore, un seul stand en proposait en très petite quantité. « Il n’y en a plus nulle part, confirme-t-on sur un autre étal. L’Inde n’en exporte plus. Madagascar en a beaucoup perdu à cause des cyclones. Et on en trouve même plus au rayon surgelé des grandes surfaces. »En fin d’année dernière, l’Inde a effectivement interdit les exportations d’oignons. Il s’agissait de lutter contre l’envolée des prix sur son marché intérieur. Cette interdiction, initialement prévue jusqu’au 31 mars, aurait été prolongée pour une durée indéterminée. Or, La Réunion importe de l’Inde la moitié des 10 000 tonnes d’oignons consommées chaque année.Quant à Madagascar, deuxième source d’approvisionnement de l’île avec 1 500 à 2 000 tonnes annuelles, son cycle de production est calqué, en grande partie, sur celui de l’île. Sa production ne sera pas disponible avant plusieurs mois.Selon certains spécialistes, tout cela ne devrait pas permettre de retrouver une disponibilité correcte de l’oignon avant le mois d’août. Et encore, à des prix incertains.

« on n’est plus capable de produire »

En réalité, c’est tout le marché mondial qui est actuellement désorganisé. L’Europe s’est, par exemple, tournée vers la Chine, qui a, en retour, augmenté ses prix. Au milieu de cette demande en tension, La Réunion est un marché microscopique qui risque de peiner à passer commande. Une chance pour les producteurs péi ?À partir du mois de juillet, quand les premiers bulbes seront commercialisés, les agriculteurs locaux en tireront peut-être un léger avantage. Mais, avec une production locale comprise entre 800 et 1 200 tonnes par an, les limites seront vite atteintes. »On n’est plus capable de produire, se désole Frédéric Vienne, le président de la Chambre d’agriculture. Après 30 ans d’importation à outrance, on a fini par perdre notre savoir-faire. Les maraîchers qui en cultivaient sont à la retraite et les jeunes ne sont pas intéressés. »Jusqu’au milieu des années 90, l’île couvre pourtant la majeure partie de ses besoins. Elle produit 5 000 tonnes par an et en importe seulement 1 500 tonnes. « On en cultivait surtout à la Petite-Île et à Saint-Joseph, rappelle Jean-Bernard Grondin, principal producteur de semences jusqu’au début des années 2000. On avait des oignons blancs, des oignons bulbilles pendant l’hiver austral puis nos variétés d’oignons péi. »La variété rustique, dite « Chateauvieux », a ensuite laissé la place à la « Véronique ». Goûteuse et aussi longue que facile à conserver, elle est toujours appréciée des Réunionnais. Mais elle a un défaut important. Son rendement est faible. Comptez entre 15 à 22 tonnes par hectare contre 25 à 35 tonnes pour la Rose Bourbon. Cette variété, mise au point par le Cirad, a eu les faveurs des agriculteurs mais est moins appréciée des consommateurs en raison de son calibre important et de sa faible conservation.

Comment La Réunion a laissé filer le train de l'oignon péi

RentabilitÉ difficile À atteindre

Aux yeux de Frédéric Vienne, les importations à outrance, la demande des grandes surfaces et les réflexes des consommateurs ont eu raison de la filière péi : « Quand on voit les Réunionnais cuisiner un rougail saucisses avec des jaunes de Bretagne, y’a de quoi se poser des questions  ! « Les efforts de la chambre verte et du Département ont toutefois permis de relancer, au cours des dernières années, une production devenue anecdotique. « Mais, faut pas rêver, on ne reproduira pas en grande quantité. Nous ne sommes plus équipés pour fournir 8 000 tonnes par an. La production locale a été trop longtemps méprisée », poursuit Frédéric Vienne.Dans l’Ouest, désormais principal berceau de la production, des agriculteurs restent malgré tout fidèles à l’oignon. C’est le cas de Thierry Silotia, à Saint-Leu, spécialiste de l’ail et de l’oignon. « Je produis 30 à 40 tonnes par an. J’ai mis en place certaines techniques et je produis mes propres semences. Je m’adapte, mais ça demande beaucoup de temps et de l’argent. » L’agriculteur bénéficie d’un partenariat avec une chaîne de supermarchés pour écouler une bonne partie de sa production. « Pour être rentable, il faut vendre au moins à 2 euros le kilo. J’y arrive mais pour un jeune qui se lance, c’est compliqué. »Dans les hauts de Saint-Paul, Mickaël Ethève s’est lancé dans l’oignon il y a trois ans par « affinité » avec le produit. Pour le moment, il couvre tout juste ses frais avec un prix de vente moyen, en gros, de 1,26 euro le kilo. « Si on avait fait les comptes, on aurait déjà arrêté. Il y a beaucoup de contraintes pour cultiver l’oignon. Je pensais que c’était une culture 100 % mécanisable. Mais, il faut en réalité beaucoup de main-d’œuvre. » »Pour en cultiver, il faut le moral », reconnaît Frédéric Amany, technicien à la Chambre d’agriculture. Mais il se veut optimiste. « L’appuie des consommateurs locaux est important. S’il s’octroie un peu d’oignons péi, pour des plats de fêtes par exemple, cela permet de maintenir un minimum de semences pour relancer la production locale. Mais si ce minimum n’est plus là, il n’y aura plus de semence et la production locale s’arrêtera. »

Jean-Philippe Lutton

> Ces autres légumes menacés par les importationsPRODUCTION. « Si demain, l’Australie et la Chine arrêtent d’exporter des carottes à La Réunion, les carottes péi se retrouveront entre 15 et 20 euros le kilo sur les marchés. » La prédiction est l’œuvre de Frédéric Vienne, le président de la Chambre d’agriculture, particulièrement inquiet de la baisse de certaines productions locales par rapport aux importations. « La souveraineté alimentaire passe par quatre produits : la pomme de terre, l’ail, la carotte et l’oignon. Sur la pomme de terre, on est en train de perdre énormément de parts de marché. La semence devient rare et chère. Le consommateur achète des pommes de terre de métropole, parce que les grandes surfaces en commande. Je n’ai jamais vu un consommateur exiger des patates de métropole  !  » La pomme de terre locale représente toutefois 90 % de la consommation réunionnaise. « Elle nécessite un suivi rigoureux pour maintenir sa compétitivité face aux importations croissantes », prévient toutefois la Chambre d’agriculture.La carotte, qui bénéficie d’une belle cote d’amour auprès des Réunionnais, est désormais à la remorque des importations : 1 500 tonnes produites, le double importé.Quant à l’ail, il est depuis longtemps le parent pauvre de la production péi. L’île en cultive 200 tonnes par an quand 1 500 tonnes sont importées, principalement de Chine.Sur des cultures comme la banane, ravagée par le cyclone Belal, Frédéric Vienne s’inquiète de voir débarquer en grande quantité des bananes antillaises. Il faudra, en effet, attendre le mois de novembre avant de retrouver ces fruits pays dont le cycle de croissance est de 10 mois.
J.-Ph.L.

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