sur la route d’une tragédie familiale


Stéphane Emond parle d’une « impérieuse nécessité ». Un désir de mémoire et de vérité pour sceller dans le marbre un drame familial qui n’a jamais été vraiment raconté. Ce n’était pas un sujet tabou, ni un pesant secret, mais simplement une époque où l’on ne se racontait pas, et où l’on passait à autre chose…Stéphane Emond parle d’une « impérieuse nécessité ».

Un désir de mémoire et de vérité pour sceller dans le marbre un drame familial qui n’a jamais été vraiment raconté. Ce n’était pas un sujet tabou, ni un pesant secret, mais simplement une époque où l’on ne se racontait pas, et où l’on passait à autre chose. Le 15 juin 1940, prévenus que l’aviation allemande bombardait des villages de l’Argonne, ses arrière-grands-parents, leur fille Marie-Thérèse (la grand-mère de l’auteur) et ses trois enfants alors âgés de 8 ans (Monique) et 3 ans (Étienne) et un mois et demi (Françoise) quittent leur ferme de l’Aube.

sur la route d’une tragédie familiale

Après quatre jours et trois nuits sur les routes de l’exil, la famille décide de bifurquer alors que le convoi continue de cheminer vers la Bourgogne. « Les enfants somnolent, Françoise est au sein, le grand-père dirige la manœuvre à coups de badine sur le cheval, qui ne veut pas avancer. Il lève le nez au ciel, des vrombissements au loin, Lulu n’a pas le temps de monter sur la charrette.

Fracas, mitraillage, rafales de tirs et le bruit terrible des avions… les avions sont loin, leur bruit s’éloigne, mais reste dans toutes les oreilles. Sous la tente qui s’est écroulée, Monique se relève, Françoise a roulé emmitouflée dans sa couverture blanche, elle ne pleure pas, Étienne appelle, sa sœur crie : maman est tuée  ! Marie-Thérèse gît sur le côté, sa tête a explosé, éclaboussant la toile et le corps des enfants ». Marie-Thérèse sera enterrée sur place dans un cercueil de fortune avant d’être exhumée sept mois plus tard pour rejoindre le cimetière familial.

La petite Françoise ne survivra pas à ses blessures et mourra à la fin de l’été.

Hommage au père

Dans « Argonne », Stéphane Emond remonte la piste de cette tragédie familiale, en historien amateur à la recherche du moindre indice sur la terre de ses aïeux. Car le libraire des Saisons, dans le quartier Saint-Nicolas à La Rochelle, ne sait pas grand-chose de cet événement qui a déjà traversé deux générations.

Son père, à la fin de sa vie, ne retient plus ses larmes lorsque son fils lui pose des questions, mais il refuse de lui répondre. Heureusement, il peut compter sur sa tante Monique, pourtant âgée de 8 ans au moment des faits, dont la mémoire est intacte et livre de nombreux détails jusqu’à la couleur de sa robe.Lors de ses séjours en Argonne, « terre de confluences usées par les guerres, les invasions, où l’on savait souffrir », l’écrivain a retoqué aux portes, s’est rendu aux archives départementales pour renouer avec ses racines mais comprendre pourquoi il aimait tant les fanfares et les hommages aux morts tombés pour la France.

En disant « je », Stéphane Emond rend aussi hommage à son père, paysan et menuisier, et à une campagne laborieuse et meurtrie dont il s’est vite éloigné à l’heure de devenir adulte. Salué par la critique, jusque sous la plume de Jérôme Garcin, animateur du Masque et la Plume sur France Inter, « Argonne » a reçu en 2022 le prix des lecteurs « Terre de France Ouest France ».Pratique.

« Argonne » de Stéphane Emond, aux Éditions de la Table Ronde, 16 euros.