"Les séries françaises sont imparfaites mais courageuses"


Après Créer une série. Incarner une série met en scène des interviews croisées d’actrices et acteurs qui incarnent les personnages de shows comme Rectify, Years and Years, Hippocrate, The Good Fight ou encore Plus belle la vie.

Votre premier livre décryptait la création des séries, et ce deuxième ouvrage s’intéresse plus particulièrement à ceux qui les incarnent. Qu’est-ce qui vous intéressait dans la figure de l’acteur ?

C’était un enchaînement logique. Je voyais ce livre sur les scénaristes comme le début de ma réflexion, car ce sont eux qui ont l’idée de départ. J’ai très vite su que je voulais développer cette réflexion sur plusieurs tomes et, quand j’ai commencé à parler avec les scénaristes, j’ai rapidement compris que leur première relation était celle avec les acteurs. Après l’histoire du créateur, il fallait enchaîner avec l’histoire de la créature : le personnage, et donc l’interprète. Il était logique de faire le contrechamp, en questionnant les personnes concernées.

Russell Tovey dans Years and Years.

Évidemment, je fais des choix. J’apprécie le travail des personnages qui sont dans ce livre. C’était un plaisir d’échanger avec eux, mais j’écris des livres qui sont, je l’espère. Un travail objectif et qui souligne aussi bien le talent que les difficultés rencontrées par ces gens-là. Après. je ne suis pas dans une démarche critique, et ça donne logiquement des portraits flatteurs.

“John Doman (The Wire) répond en monosyllabes et répète en boucle que le métier d’acteur n’est pas intellectuel et qu’il fait ce qu’on lui demande.”

Il y a toujours quelque chose d’un peu miraculeux dans l’écriture d’un livre. C’est quand même un an et demi de travail, une soixantaine d’heures d’entretiens, des interviews qui se déroulent parfois à deux heures du matin… C’est pas mal de sacrifices. Évidemment, il y a eu un tri qui s’est effectué naturellement avec les refus de certaines demandes, mais ceux qui m’ont parlé avaient des choses à raconter et c’est un cercle vertueux.

John Boatman dans The Good Fight.

Je pense que c’est pour cette raison qu’on se retrouve essentiellement avec des acteurs du petit écran “connus”, mais pas des vedettes. Et ça me va très bien. Ce sont eux, les véritables incarnations des séries télé. Ceux qu’on confond avec leurs personnages dans la rue. Ceux qui avaient les histoires les plus émouvantes à raconter, parce qu’ils ont une forme d’effacement derrière leur travail. Et c’est intéressant, car il y a une forme de continuité avec l’aspect assez anonyme des scénaristes du premier livre.

“Amy Brennman (…) raconte comment The Leftovers a été une expérience profonde et totalement intime pour elle. Ça l’a aidé à faire le deuil de son père, qu’elle a perdu au lendemain du tournage.”

Le casting de votre livre est varié et vient de différents horizons. Pouvez-vous nous en dire plus sur eux ? Qui était le plus timide ? Le plus bavard ? Celui qui vous a raconté les anecdotes les plus étonnantes ?

Je suis content. mais il y a une belle diversité et une pluralité dans les origines de mes intervenants dans le deuxième. J’aime avoir des personnalités fortes qui s’expriment sur des tonalités très différentes. Qui ont des regards différents. Je m’y applique en amont. Par exemple, John Doman (The Wire), est d’une grande douceur, mais il répond en monosyllabes et répète en boucle que ce n’est pas un métier intellectuel d’être acteur et qu’il fait ce qu’on lui demande, point. C’est hyper intéressant d’avoir quelqu’un comme ça dans la bande.

John Doman dans Gotham.

Il y a des gens qui sont beaucoup dans l’ironie et le second degré, comme Bill Hader (Barry). Il y a une forme de pudeur dans la façon dont il s’exprime, et simultanément, il lâche de temps en temps des bombes impudiques sur sa propre vie. Harold Perrineau est clairement vénère et se lâche régulièrement, notamment sur comment Lost considérait sa couleur de peau.

Alice Belaïdi (Hippocrate) ou Amy Brennman ont également une grande sensibilité. Cette dernière raconte vraiment comment The Leftovers a été une expérience profonde et totalement intime pour elle, qui l’a aidé à faire le deuil de son père, qu’elle a perdu au lendemain du tournage…

Ils ont tous leurs expressions. et dit tout le temps que “C’est chaud patate”.

Vos intervenants livrent des informations souvent intimes. Y a-t-il des sujets que vous n’avez pas pu explorer comme vous l’espériez ?

Franchement, non. Il y a toujours le chapitre sur l’argent où les intervenants font des zigzags pour ne pas donner de chiffres – ce qui peut se comprendre. Les gens qui me parlent n’ont pas peur. Comme le dit Audrey Fleurot (Un village français, HPI), qui est elle aussi assez brute de décoffrage : “En fait, moi, si j’ai envie de me casser d’une série, je me casse.”

“Ce ne sont pas des livres d’investigation au sens journalistique du terme. Ce sont des livres d’investigation au sens intimiste et technique.”

Les gens qui avaient peur de dire une connerie ne m’ont pas répondu, mais ceux qui sont dans ce livre ne m’ont jamais dit “Je ne répondrai pas à cette question”. Je leur demandais juste de me raconter leurs histoires.

Ce ne sont pas des livres d’investigation au sens journalistique du terme. Ce sont des livres d’investigation au sens intimiste et technique. comme c’était le cas dans le premier tome, et comme ça le sera dans le troisième, sur les réalisateurs, dans lequel il y aura deux ou trois scoops…

Abigail Spencer dans Rectify.

Quelle est l’importance d’un casting dans une série ?

Dans le livre, il y a notamment quelques commentaires de Sara Giraudeau qui sous-entend que le casting peut coûter très cher et entraîner des soucis. Il ne faut pas être devin pour savoir de qui elle parle. Mais c’est un enjeu. J’ai toujours été militant de séries qui vont aller dénicher de nouvelles têtes et faciliter le travail d’identification en donnant les premiers rôles à des nouveaux venus. Mais avec l’évolution du marché.

Bill Hader dans Barry.

Après, ça fait aussi plaisir de voir de temps en temps de super acteurs débouler dans des séries et ne plus avoir seulement l’étiquette “acteur de cinéma”. Je ne boude pas mon plaisir quand c’est réussi, mais ça ne peut pas être la condition sine qua non de la réussite d’une série. Je suis aussi un peu emmerdé quand des chaînes, notamment en France, recyclent ad nauseam les mêmes acteurs. Mais j’aimerais juste rappeler que dans Créer une série et Incarner une série, je prends très peu parti. Je suis en retrait.

Le grand public a tendance à accorder tout le mérite (ou presque) d’une série aux acteurs qui l’incarnent. Pensez-vous que les showrunners, scénaristes, réalisatrices, et tous ces métiers de l’ombre, ont la reconnaissance qu’ils méritent ?

Ça dépend beaucoup du pays. Si on parle de la France, pas encore. Il y a notamment un manque de reconnaissance des scénaristes – et on les confond souvent avec les créateurs. On commence à avoir des noms qui sont suffisamment connus pour que les séries soient “marketées” sur leur dos. Mais on voit que ça ne marche pas toujours. C’est par exemple le cas pour Fanny Herrero (Dix pour cent). Elle était hyper en vue, et elle a fait Drôle qui a été super bien accueilli par la presse, mais qui s’est fait claquer la porte au nez par Netflix…

“Est-ce qu’il y a autant de bonnes séries qu’avant ? Peut-être. Mais elles sont noyées dans une masse assez médiocre.”

Le fonctionnement des plateformes de streaming semble à la peine. Hausses de prix, baisse de qualité,?

Mais, ce qui est sûr, c’est qu’il va y avoir une forme de darwinisme sériel, tout le monde ne va pas pouvoir survivre. Les chaînes gratuites et grand public vont devoir arrêter, ou en faire moins. Les gens vont finir par faire leur choix. Aujourd’hui, on est plus que jamais dans une ère de pépites d’or : il y a toujours de bonnes productions à trouver. Est-ce qu’il y en a autant qu’avant ? Je ne pense pas. Est-ce qu’il y a autant de bonnes séries ? Peut-être. Mais elles sont noyées dans une masse assez médiocre.

Et comme il y a eu beaucoup de très très grandes séries. Il faut se faire une raison : elles vont arriver à une époque similaire à celle atteinte par d’autres formes artistiques avant elle, comme la musique, la littérature, la peinture ou la mode. C’est cyclique et, par exemple, des musiques 100 % originales, il n’y en a quasiment plus. C’est forcément du recyclage et du mélange. Ce qui en sort n’est pas mauvais, mais plus aussi révolutionnaire que ça a pu l’être par le passé. Aujourd’hui, une infime portion des séries sont novatrices. C’est un peu déprimant, mais c’est une réalité.

Audrey Fleurot dans Un village français.

On devient plus facilement cynique et gavé par certaines séries qui sont de la récup’ sans intérêt, mais on s’enthousiasme aussi plus facilement pour de petites séries comme The Bear. Ça ne réinvente pas la série télé, mais il y’a une énergie. et on se dit que c’est ce qu’on avait envie de voir. C’est d’ailleurs pour cette raison que je soutiens, dans un genre radicalement différent, Le Seigneur des Anneaux : les anneaux de pouvoir. Ça n’invente rien du tout, mais c’est frais. C’est fait avec passion. Ils ont dépensé leurs millions de dollars, ils se sont fait plaisir. Et nous aussi. Il n’y a pas de cynisme. Et pourtant, c’est du Prime Video, du Amazon…

Alice Belaïdi dans Hippocrate.

Ce que je veux aujourd’hui, dans ce monde où les séries débordent de partout, c’est entendre des voix originales. Des gens qui sont sincères dans leur démarche. En tant que critique, je ne peux plus supporter les séries Netflix où on sent que ça a été un calcul. J’ai de l’espoir pour que le salut passe par le fait de donner les clés de la bagnole à des auteurs sincères. En France, la meilleure illustration de ce phénomène est France.TV, et OCS et Arte dans une certaine mesure. Les séries françaises sont imparfaites, mais courageuses.

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