« Une stratégie agressive qui peut avoir un impact sur notre sécurité » : la Russie est une menace pour la France explique le ministre des Armées


Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, répond à nos questions au moment où la guerre en Ukraine entre dans sa troisième année. La Russie représente une menace pour la France, l’UE et l’Otan, explique-il, en livrant des exemples très concrets.

Deux ans après le début de l’invasion russe en Ukraine, Volodymyr Zelensky reconnaît une situation difficile sur le terrain. Est-elle inquiétante ?

« Une stratégie agressive qui peut avoir un impact sur notre sécurité » : la Russie est une menace pour la France explique le ministre des Armées

Elle est difficile parce que la ligne de front se fige dans la durée. Les Ukrainiens ont réussi dès le début du conflit à repousser l’agression de l’armée russe qui était entrée dans Kiev. La manœuvre a permis de la repousser très à l’Est, mais cette ligne de front s’est désormais installée et la contre-offensive n’a pas fonctionné comme les Ukrainiens le souhaitaient. Mais les Russes ne reprennent pas pour autant l’avantage.

Depuis le 1er janvier, la ligne de front n’a bougé que sur une surface équivalente au département des Hauts-de-Seine, ce n’est pas spectaculaire et ce qui est grignoté dans un sens est parfois vite ànouveau grignoté dans l’autre.

Désormais la posture russe est essentiellement défensive, avec des frappes dans la profondeur au-dessus de la ligne de front, notamment pour frapper des infrastructures civiles.

Après l’hiver, la « raspoutitsa » va commencer, avec la fonte de la neige et du gel, qui provoquera énormément de gadoue et ne rendra pas les initiatives terrestres faciles.

L’Ukraine peut-elle perdre cette guerre ?

Tous ceux qui se sont risqués à des pronostics depuis le début de la guerre se sont trompés. Personne ne pensait que l’Ukraine mettrait en échec la puissante armée de la Fédération de Russie. Nul ne sait aujourd’hui comment les choses peuvent tourner.

L’Ukraine peut tenir si elle est soutenue. Pour notre sécurité collective, celle des Européens, des Français, la Russie ne peut, ni ne doit gagner cette guerre, nous devons donc soutenir l’Ukraine dans la durée.

Jusqu’où ira le soutien de la France ?

Il s’inscrit dans la durée et il est fiable, tout ce qui est promis est livré. Nous intervenons sur des segments très efficaces sur le terrain : l’artillerie, la défense sol-air, désormais aussi l’innovation, avec prochainement des drones kamikazes. L’Ukraine sera parmi les premiers bénéficiaires de ces drones dans les prochaines semaines.

En 2024, les usines de Nexter pourront produire 78 canons Caesar à destination de l’Ukraine, c’est deux fois plus qu’avant.

La France n’arrive pourtant qu’au 15e rang des pays contributeurs selon les décomptes du Kiel Institute, comme l’expliquez-vous ?

Nous ne reconnaissons pas la méthodologie qui a conduit à ce classement, puisqu’il est établi sur la base de ce qui est déclaré, et non pas ce qui est réellement livré. Or si vous prenez en compte ce qui a été réellement livré à l’Ukraine, la France figurerait dans lescinq premiers.

Mais ce n’est pas la course aux milliards qui fera gagner l’Ukraine, c’est surtout la qualité et la nature des armes qui sont données, et l’aide dans la durée.

Les membres de l’Union européenne pourront-ils fournir le million d’obus qui avaient été promis à l’Ukraine d’ici au mois de mars ?

Thierry Breton (commissaire européen au Marché intérieur et à la Défense) y travaille activement. Il a raison de fixer des objectifs ambitieux, c’est le seul moyen de stimuler chaque pays et surtout chaqueindustrie.

Cela pose deux questions, auxquelles la France est en train de répondre. Le premier enjeu, c’est la capacité à produire des munitions plus vite : cela tient à la qualité et l’organisation des lignes de production des entreprises. Le deuxième enjeu, c’est l’accès aux matières premières, notamment lapoudre.

Or pendant plus de vingt ans et jusqu’en 2017, les diminutions des crédits de nos armées ont conduit à des pertes de capacités industrielles.Je le regrette et je pourrais même le condamner : parce qu’on voit bien que c’est facile de supprimer, mais cela prend plus de temps de reconstruire !

Or il est crucial de retrouver une souveraineté dans ce domaine, et le travail est en cours. Le mois prochain, à Bergerac (Dordogne), nous poserons la première pierre de la nouvelle usine dédiée à la production de poudre : cela permettra d’alimenter la production de 150 000 obus par an ! Cette usine créera 150 emplois, et c’est un domaine où la France va retrouver sa pleine souveraineté.

Le soutien des Etats-Unis est encore plus crucial pour l’Ukraine, quelles seront les conséquences si Donald Trump fait son retour à la Maison Blanche ?

Je ne veux pas faire de politique-fiction. Les Etats-Unis sont un pays allié, dont certains pays européens attendent trop. L’une des forces du général de Gaulle a toujours été de considérer que sur un certain nombre d’aspects, nous devions être davantage autonomes.

Les Européens doivent assumer leurs responsabilités et prendre peut-être plus de risques pour aider Kiev. Car un certain nombre de pays peuvent être demain très directement ou indirectement impactés par ce qui se passe en Ukraine : je pense à la Pologne, aux pays baltes, sans oublier d’autres pays non-membre de l’Otan qui ne sont pas loin de l’Union européenne, comme la Moldavie et peuvent subir des opérations de déstabilisation de la Russie.

L’Europe n’est plus complètement au centre du monde, on le voit avec ce qui se passe au Proche-Orient, ou à Taïwan. Dans un tel moment, on ne peut pas se replier sur nous-même, il faut être au rendez-vous pour tenir notre rang. Cela passe par un réarmement du pays.

Mais l’Europe serait-elle en capacité de pallier une réduction ou une suppression de l’aide américaine ?

Je ne veux pas me placer dans une telle perspective. Mais nous sommes tous membres de l’Otan, cela nous donne une responsabilité collective.

L’Ukraine s’est engagée sur le chemin d’une adhésion à l’Union européenne, peut-elle espérer, parallèlement, rejoindre l’Otan ?

Nous verrons ce que les prochains sommets réservent. Celui de Vilnius (les 11 et 12 juillet 2023) a ouvert cette perspective.

En attendant, les accords de sécurité signés par l’Ukraine avec la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, notamment, permettent de créer un pont et de rapprocher l’Ukraine de l’OTAN (la Finlande a intégré l’Alliance en avril dernier, la Suède semble aussi en passe de devenir le 32e membre de l’organisation, NDLR).

La Russie se montre, dans le même temps de plus en plus agressive à l’encontre de la France. Comment l’interprétez-vous ?

La Russie, parce qu’elle est tenue en échec en Ukraine, veut faire feu de tout bois par d’autres moyens d’action. La Russie d’il y a deux ans n’est plus celle d’aujourd’hui, son pouvoir s’est considérablement isolé etson agressivité est de plus en plus débridée.

Il y a eu des interactions avec nos forces armées sur les voies maritimes et aériennes dans des zones internationales libres d’accès. Des patrouilles d’avions et des bateaux de l’armée française ont été pris à partie par l’armée russe (en mer Noire, NDLR), avec parfois des tentatives de prise de contrôle.

Un tel niveau d’agressivité n’existait pas avant. C’est un enjeu majeur pour nos militaires d’assurer la protection de notre liberté d’accès à ces espaces internationaux.

Mais c’est vrai aussi avec les cyberattaques, les tentatives de manipulation de l’information, de déstabilisation de nos démocraties, notamment pendant les campagnes électorales, on l’a vu lors del’élection présidentielle.

Pendant la campagne des élections européennes, il pourrait y avoir, là aussi, pour la Russie, la tentation d’injecter de fausses informations et leur donner un écho disproportionné pour manipuler les citoyens au moment où ils vont se rendre à l’isoloir.

Quelles manipulations avez-vous ainsi repéré ?

C’est le cas avec le faux charnier de Gossi, au Mali, en 2022. Wagner avait mis en scène un faux charnier, en allant chercher des cadavres pour les disposer sur un ancien camp militaire, afin de faire croire que la France avait perpétré des crimes de guerre.

C’est le cas également avec les étoiles de David peintes sur les murs de Paris (opération pilotée par le FSB russe, NDLR), peu de temps après l’attaque du 7 octobre en Israël. Ou encore avec les fermes à trolls qui, sur les réseaux sociaux, donnent à certains débats un écho démesuré, par exemple autour des punaises de lit. Le but était dedonner une mauvaise image de la France quelques mois avant l’accueil des Jeux Olympiques.

C’est une stratégie hybride, sournoise, agressive, qui, demain, peut avoir un impact sur notre sécurité. Et qui a déjà un impact à travers le chantage aux hydrocarbures, ou aux matières premières agricoles exercé par Moscou.

La Russie présente donc une menace aujourd’hui pour la France ?

Oui et pour l’ensemble des Européens, des alliés de l’OTAN. Prenons l’exemple des cyberattaques : imaginez une attaque concomitante visant des hôpitaux, des mairies, des entreprises, des journaux comme Midi Libre, avec du pillage de données. Ce sont des cas pratiques qui existent.

Dans contexte, la défense européenne doit-elle aller plus vite, plus loin ?

Cela dépend de ce qu’on entend par défense européenne. Je suis très attaché à l’armée française. Cela n’empêche bien sûr pas de travailler en coalitions comme on l’a fait en Afrique au Sahel dans la lutte anti terroriste (l’armée française a dû ensuite se retirer du Niger, du Burkina faso, du Mali et de  Centrafrique, NDLR), ou avec les patrouilles maritimes qui viennent d’être mises en place par l’Union européenne en mer Rouge, à l’initiative de la France notamment, pour protéger les navires marchands des attaques Houthis.

Tout cela va dans le bon sens, comme les stratégies de l’Union européenne pour accompagner les transformations de nos industries de défense et nous rendre plus forts demain dans un monde quisera beaucoup plus compétitif entre les Chinois, les Russes, les Américains et les Indiens.

Mais sur ce domaine nous devons à chaque fois rester souverain.

Vous vous êtes dit favorable au Sénat à une adaptation de la Loi de programmation militaire (LPM) en cours, quelles peuvent être ces évolutions ?

Des sauts technologiques peuvent les guider, on a devant nous des grands rendez-vous (intelligence artificielle, quantique, espace…), la programmation militaire est là pour protéger les grands programmes, donner de la perspective et de la profondeur dans la durée, y compris sur la dissuasion nucléaire, mais il ne faut pas que cela rende la copie désuète.

La programmation reste vivante et j’aurai l’occasion de faire des annonces sur l’intelligence artificielle dans les jours qui viennent.

Pouvez-vous préciser ?

L’idée est d’utiliser l’intelligence artificielle dans la conduite des états-majors, les planifications militaires, pour nous aider aussi à faire des économies. Dans un ministère de 260 000 personnes, destâches peuvent être accomplies par de l’intelligence artificielle, ce qui nous permettrait de réaffecter des soldats à des fonctions de combat et non plus de soutien.

Ces technologies peuvent aussi être utiles sur le champ de bataille, sur les frégates, les Rafales. Sur les canons Caesar qu’on livre à l’Ukraine, l’intelligence artificielle permettra par exemple de mieux viser la cible du premier coup, ce qui permettra d’économiser des munitions.

Un décret publié jeudi acte 10 milliards d’euros d’économie à l’échelle du gouvernement, comment cela se traduira concrètement pour la défense ?

Une centaine de millions d’euros d’économie, essentiellement sur la masse salariale. Dans un ministère aussi important, on a quelques marges de manœuvre. Les crédits du ministère des Armées augmentent beaucoup, de trois milliards d’euros chaque année. On aura doublé les crédits du ministère des armées entre 2017 et 2030, pour arriver pratiquement à 68 milliards d’euros à la fin.

C’est un effort considérable, mais cela ne veut pas dire qu’on peut faire n’importe quoi avec l’argent du contribuable. Cela m’amène donc effectivement à mettre en tension tous les programmes, à renégocier les contrats.

L’augmentation des crédits militaires n’est pas faite pour générer des dépenses inutiles, mais pour se réarmer. J’y veille.