faut-il taxer les plus riches pour la financer  ?


« C’est une question de justice sociale et d’efficacité fiscale »

Lucas Chancel, professeur à Sciences Po et codirecteur du laboratoire sur les inégalités mondiales à l’École d’économie de Paris (PSE).« C’est une évidence : il faut taxer les ménages les plus aisés, et notamment les très riches. Et donc faire le contraire de ce qui a été fait depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017.

Aujourd’hui le taux d’impôt effectif sur le revenu des milliardaires est de seulement 2 %, nettement inférieur à celui des classes moyennes. Il y a donc d’abord une nécessité de créer un impôt juste au sommet de la pyramide. C’est une question de justice sociale dans une société inégalitaire, mais aussi d’efficacité fiscale.

faut-il taxer les plus riches pour la financer  ?

Car la question suivante est : comment finance-t-on la transition ? Nous savons qu’il faudra mettre plusieurs dizaines de milliards d’euros supplémentaires chaque année pour décarboner les transports, le logement, végétaliser les villes. Il y a aujourd’hui un vrai déficit de financement en la matière, qui pourra en partie être comblé par le secteur privé. Mais on ne pourra pas se passer de financements publics supplémentaires, ne serait-ce que parce que les investissements ne sont pas forcément rentables économiquement pour des acteurs privés.

Si l’on estime qu’il faut une trentaine de milliards d’euros d’argent public chaque année, il y a un nombre limité d’options : soit on réduit davantage les dépenses publiques alors qu’elles sont déjà sous pression, ce qui n’est pas souhaitable ; soit on augmente l’endettement. Il faudra en partie passer par là, mais cela ne peut pas être l’unique option dans la mesure où la dette pèsera aussi sur les générations futures.La solution la plus évidente du point de vue de la justice sociale et environnementale est donc un nouvel impôt.

Et puisque les ménages très aisés sont largement sous-taxés – je parle là des 1 % les plus riches – cela a du sens de leur prélever davantage. Au sein du laboratoire sur les inégalités mondiales, nous avons calculé qu’un taux d’imposition progressif sur les patrimoines supérieurs à 1 million d’euros, s’échelonnant de 0,5 % à 3 %, pourrait lever 20 milliards d’euros chaque année en France. Ce serait une sorte d’ISF revu et modernisé, très positif pour l’économie, avec un taux de prélèvement qui reste modeste.

Nous pourrions aussi imaginer majorer cet impôt en fonction du caractère polluant des investissements de la personne, ou inversement des investissements dans la transition. Nous ne disposons pas encore de tout l’outillage technique pour le faire mais on peut le mettre en place très rapidement si l’on s’en donne les moyens, tout comme on s’est donné les moyens de créer l’impôt sur le revenu dans la première moitié du XXe siècle.Dans son rapport, Jean Pisani-Ferry vise les 10 % les plus aisés.

À un moment, il faudra probablement aller jusque-là. Mais si l’on n’est pas capable de taxer les 1 % les plus riches, je me demande comment on peut demander au reste de la population de faire des efforts, que ce soit les 10 %, et encore davantage quand il s’agit des classes moyennes et populaires. »

« Seule une croissance responsable peut financer la transition écologique »

Patrick Martin, président délégué et candidat à la présidence du Medef« Taxer le patrimoine pour financer la transition écologique reviendrait à envoyer un message très négatif aux investisseurs, ce qui serait contre-productif.

Nous avons besoin d’attirer ceux qui ont les moyens d’investir, pas de les faire fuir au risque d’entraîner une baisse des recettes fiscales.Aujourd’hui, le rendement exceptionnel de l’impôt sur les sociétés démontre la réussite de la politique de l’offre. Se remettre à taxer le patrimoine mettrait fin à cette politique, et nous en sentirions très vite les effets avec une forte baisse du rendement de l’impôt.

Au Medef, nous avons calculé que la trajectoire de décarbonation de notre économie coûtera 40 milliards d’euros par an aux seules entreprises. Je ne crois pas que la fiscalité soit le meilleur moyen de répondre à ce besoin de financement : on ne peut pas à la fois dire qu’on a besoin d’investisseurs pour financer la transition et taxer les investissements.Je suis profondément environnementaliste mais je crois qu’il faut sortir d’une béatitude angélique en la matière pour entrer dans la réalité.

Il faut réconcilier les intentions et les responsabilités.Pour moi, on ne financera pas ces investissements massifs sans une croissance permettant de tenir à la fois la trajectoire de décarbonation et les problématiques de pouvoir d’achat. Alors qu’on tend aujourd’hui à opposer la croissance et le climat, je crois au contraire que seule une croissance responsable permettra de financer la transition écologique.

Je vois aujourd’hui que, chez les salariés de nos entreprises, la question des salaires est en train de passer devant celle de notre responsabilité vis-à-vis de l’environnement. Il est donc nécessaire de créer de la richesse pour répondre à la demande de pouvoir d’achat légitimement attendue par les Français, tout en dégageant les marges permettant aux entreprises d’investir.Une grande partie de nos problèmes vient du fait que notre pays ne produit pas assez.

Une des réponses est dans la création d’emplois, et cela ne peut passer que par la croissance. Une hausse de la durée du travail tout au long de la vie permettra de créer des emplois et de la richesse à hauteur de 20 milliards d’euros de PIB par an, soit 9 à 10 milliards de rentrées fiscales et sociales supplémentaires, contribuant aussi au rééquilibrage des régimes sociaux.Si je suis élu président du Medef, je souhaite proposer aux autres partenaires sociaux de tenir dès la rentrée une convention sur la croissance et le climat pour s’accorder sur des objectifs climatiques de prospérité qui nous donneront les marges de manœuvre nécessaires pour répondre aux défis auxquels nous sommes confrontés.

Je sais bien qu’il y a des sensibilités différentes, des sujets sur lesquels nous ne sommes d’accord – et c’est normal –, mais je crois que nous pouvons aussi nous accorder sur certains points. »