Témoignages. À Marseille, six anciens salariés de Nour d’Egypte dénoncent des intimidations


Par Romane Frachon
Publié le 1 Juil 22 à 19:42 

Actu Marseille

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La Cantine, le premier local de Nour d’Egypte, a vu le jour en 2012, dans le quartier Longchamp. (©actu Marseille.)Tamer Shabana, le propriétaire de Nour d’Egypte, quatre sandwicheries et restaurants marseillais au développement fulgurant, est dans le viseur de la justice. Emprisonné aux Baumettes pendant 45 jours, il est mis en examen pour “blanchiment d’argent, travail dissimulé et emploi d’étrangers sans titre”, confirme le parquet à Actu Marseille. Le 13 juin, France 3 révélait l’affaire. Depuis, nous avons réuni les témoignages de six anciens salariés. Ils font part de comportements inappropriés, de non-respect du code du travail, d’une agression physique, et de harcèlement sexuel. Venu d’Égypte pour son master en 2019, Safir* ne tarde pas à se faire embaucher par la Cantine de Nour, à l’allure “branchée, moderne”. Un soir, alors qu’il prend un verre dans le centre-ville de Marseille avec une amie, il remarque que son employeur l’observe au coin de la rue, sans le saluer. Le lendemain, en arrivant au travail, Tamer Shabana lui aurait annoncé qu’il ne voulait plus travailler avec lui.Safir, choqué, demande ce qu’il a fait de mal : “il m’a dit qu’il ne voulait pas de mauvais musulman dans mon restaurant et qu’il m’avait vu trainer avec une prostituée hier soir”, soutient-il. Les larmes aux yeux, l’étudiant aurait supplié le chef d’entreprise d’au moins lui payer les mois travaillés. Celui-ci aurait alors feint de l’emmener dans un local pour lui donner son dû, puis l’aurait enfermé à clé derrière lui, “pendant toute la journée”. “Traumatisé”, le garçon ne reviendra plus.

“Ça fait mieux de mettre des blanches à l’avant du magasin”

A deux pas de la Canebière, le Souk Nour d’Égypte détonne : l’ancien Tati a été transformé en véritable lieu touristique. Depuis l’été 2020, c’est un restaurant et une boutique de souvenirs, souvent hors de prix pour les habitants du quartier. Sur les réseaux sociaux, l’enseigne annonce la couleur : “une maison familiale pour célébrer l’art de vivre à l’Orientale”. Ce lieu joue sur son “exotisme” pour attirer des clients étrangers : “on vient y vivre l’expérience arabisante de Marseille, en toute sécurité”, confie un marseillais croisé en terrasse.Mais dans les coulisses, il règnerait un “climat de pression” selon Ann, 23 ans, qui a travaillé en 2020 dans la filiale de Nour “O’ptit creux”. Tamer Shabana lui demande d’en faire “plus pour l’entreprise”, lui reproche de ne pas être “rentable”, ce qu’Actu Marseille a pu vérifier via des messages envoyés dans un groupe WhatsApp.Ann soutient que son patron lui aurait imposé de travailler pendant le confinement. Elle décrit également un “racisme assumé”. À son arrivée, il lui aurait annoncé : “ça fait mieux de mettre des blanches à l’avant du magasin”. Elle aurait donc été placée devant pour la vente, tandis que sa collègue d’origine maghrébine serait restée en cuisine. Ce que le mis en cause nie en bloc, comme il l’explique à Actu Marseille dans un article que nous consacrons à sa défense.

Un comportement “de plus en plus sexiste”

Ambre fait état de faits de discriminations. Elle ne vit plus à Marseille. Quand elle revient voir ses proches, elle assure “éviter les rues de Nour”, de peur de croiser Tamer ou Agnès Shabana (son épouse et associée). La jeune femme garde un souvenir amer de son expérience au snack de la Canebière. Ambre estime qu’elle a été victime de discrimination liée à son handicap (difficultés à parler) : “Tamer se moquait de moi, de ma façon lente de parler, en plus d’être hyper macho, mais je l’ai vite remis à sa place”.Vidéos : en ce moment sur ActuElle le définit comme un “vieux séducteur”. Ambre considère que Tamer Shabana a tenté de diviser ses salariées femmes, en les mettant en compétition, y compris physiquement. Puis une scène lui revient. 

“Un jour, fin 2018, Tamer nous présente une jeune fille égyptienne de 15 ans qu’il hébergeait au-dessus de sa boulangerie Balady, elle venait soi-disant faire un stage dans son association culturelle. Il avait un comportement ultra tactile avec elle, pas du tout professionnel »AmbreEx-employée

Cette adolescente serait restée deux ans à Nour. Actu Marseille a tenté de la joindre, mais elle refuse de témoigner. Ambre s’en veut aujourd’hui de ne pas être intervenue : “j’ai eu très peur pour elle, c’était une enfant”. Tremblante, elle avoue : “ayant moi-même été violée, je sais repérer les hommes bizarres, dangereux.” Le fait que son chef devienne “de plus en plus sexiste”, a entraîné selon un autre salarié qu’Agnes, sa femme, intervienne pour demander de ne plus recruter de jeunes femmes. 
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Massages, banane et « bise dans le cou »

Il est très difficile pour Elsa de reconnaître qu’elle a été harcelée. La jeune femme, alors âgée de 19 ans, est recrutée dans la rue en novembre 2018. “Tamer nous a abordées avec une copine sur le Prado, je cherchais du travail, j’ai accepté”. Elle passe un entretien trois jours plus tard : “il me sert à manger, on parle de mes tatouages, de tout sauf de restauration », assure-t-elle. Comme d’autres sources, elle dit qu’elle ne signera jamais de contrat.Elle commence à se poser des questions quand son chef la “reluque de haut en bas” alors qu’elle porte un « crop-top rouge », soutient-elle. Il lui aurait dit : “ça te va trop bien” en regardant sa poitrine de manière insistante. Alors qu’elle préparait une salade, Elsa raconte qu’il se serait placé derrière elle “de manière très collante”, puis feignant de l’aider à bien placer un couteau, il lui aurait fait une “bise dans le cou”.Il dépasse les bornes selon elle quand, un matin où elle doit se confiner car elle est malade, il lui aurait proposé d’aller chez elle pour lui apporter “une banane”. Elle est très surprise, mais il lui aurait assuré que dans son pays d’origine, “ça se fait”. Quelques jours plus tard, il lui aurait demandé de changer de contrat pour passer à temps plein, ce qu’elle aurait refusé. Il l’aurait menacée. Elle prétend : “il m’a forcé à signer ma démission”.L’an dernier, après avoir essuyé plusieurs refus d’embauches, elle reconnaît avoir repris contact avec M. Shabana “au cas où il ait de la place les week-ends”. Il se serait alors empressé de lui raconter qu’il prenait “des cours de massage”, et lui aurait demandé d’être son “modèle payant”. La jeune femme, “totalement sous le choc”, décide alors de bloquer son numéro et de tout effacer.

“C’était pas du tout approprié, on n’avait jamais parlé de massages ensemble ni rien, tout est ressorti d’un coup : ses regards, ses remarques, ses attouchements. J’ai réalisé que j’avais été victime.”ElsaEx-employée

Elle s’est confiée à Ambre par message sur cet événement, ce qu’Actu Marseille a pu vérifier.

« Je me suis vu mourir »

Moha, 33 ans, est victime présumée d’une agression physique qui remonte au 22 octobre 2020 (Actu Marseille a pu consulter sa plainte datant du lendemain). Il était alors directeur développement digitalisation du Souk. En conflit permanent avec son patron, il aurait décidé de demander une rupture conventionnelle. “Le droit du travail n’était jamais appliqué, ça ne l’intéressait pas de respecter la loi, j’ai vite compris qu’il fallait que je parte sinon j’allais avoir des ennuis.”Ce 22 octobre, le ton monte entre eux. En cause : Tamer Shabana aurait tenté de forcer Moha à signer un document sans le lire. Son chef lui aurait hurlé dessus. L’employé aurait répondu “je ne me sens pas en sécurité, je sors”. M. Shabana lui aurait alors donné plusieurs coups de poing. Bilan : 15 jours d’ITT, comme marqué sur la plainte que nous avons pu consulter. 

“Je me suis vu mourir, j’ai crié comme si c’était la fin, ma tête était pleine de bosses. Tout ça pour vouloir lire un papier.”MohaEx-employé

Le jeune homme en est convaincu : Tamer Shabana exercerait une pression sur plusieurs salariés pour qu’ils produisent de faux témoignages en sa faveur.Selon la plainte de Moha que nous avons consultée, Shabana emploierait une trentaine d’Egyptiens sans contrat. “Nous étions en désaccord là-dessus”, pointe-t-il. Moha affirme que son ancien employeur logerait des travailleurs sans-papiers, dans des appartements de Jean-Claude Amar, son beau-père (lui aussi mis en examen). Le parquet de Marseille confirme que M. Shabana est poursuivi pour travail dissimulé et aide au séjour irrégulier de personnes étrangères.

O’Ptit Creux, l’un des établissements de l’enseigne Nour d’Egypte, a ouvert fin 2018 sur la Canebière. (©DR)

Des pressions par SMS

Khalid est témoin de l’agression de Moha, son frère. Lui-même aurait mis des mois à être payé, se retrouvant “sans aucune ressource” à cause de cette expérience à Nour. S’il témoigne aujourd’hui, c’est d’abord pour “en finir avec la peur”. Depuis que France 3 a révélé l’affaire, Agnès Amar -l’épouse de Tamer Shabana, directrice du cinéma Les Variétés- a tenté de joindre plusieurs de nos sources pour leur demander de témoigner en faveur de son mari, ce qu’elles ont refusé. L’une d’entre elle -qui veut rester anonyme- aurait reçu une lourde pression : “Agnès m’a dit que c’était en partie de ma faute s’il était en prison, parce que je n’avais pas les bons papiers pour le contrat”.Contactée, Agnes Amar ne souhaite pas faire de commentaire. Au travers de son avocat, Me Laurent Bartolomei, Tamer Shabana qualifie ces allégations comme « fantaisistes ». Le parquet de Marseille rappelle que “toute personne suspectée ou poursuivie est présumée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été établie”.*Tous les prénoms ont été modifiés, à la demande des personnes interrogées par notre rédaction.Cet article vous a été utile ? Sachez que vous pouvez suivre Actu Marseille dans l’espace Mon Actu . En un clic, après inscription, vous y retrouverez toute l’actualité de vos villes et marques favorites.


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