Près de Toulouse. La descente aux enfers d'un centre commercial, où environ 40 boutiques ont fermé


Publié le 22 Sep 22 à 6 :42 

Actu Toulouse

Voir mon actu

Suivre ce média

Au centre commercial de Saint-Orens, aux portes de Toulouse, plusieurs dizaines de boutiques ont fermé leurs portes.L. / Actu Toulouse)L’avantage, c’est qu’on peut s’y garer quasiment devant la porte d’entrée. Aux abords du parking du centre commercial de Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne), qui fait dos au vaste Alinéa laissé à l’abandon depuis deux ans, un panneau défraîchi affiche encore fièrement : « Centre commercial – 110 boutiques ». tempête pourtant ce commerçant qui a vu toutes les évolutions de la galerie marchande. « Il n’y en a plus que la moitié… »

Plus que 60 boutiques ouvertes… sur 110

À l’intérieur de la galerie marchande, le propriétaire du centre commercial, la gigantesque société d’investissement immobilier Klépierre, tente de faire illusion : à chaque fermeture, elle fait en sorte de vite masquer les grilles métalliques. Partout, les trompe-l’œil ont remplacé les vitrines. Interrogé, le groupe, coté en bourse, botte en touche. tant Klépierre parvient à cacher la misère, mais de sources concordantes, 40 à 50 cellules sont vides dans les allées du centre commercial.« Certains clients nous ont surnommés la galerie ‘à qui le tour’ (pour les fermetures, ndlr), se désole un commerçant. « Beaucoup nous demandent : ‘Et vous, vous fermez aussi’ ? »

Quels sont les commerces qui ont fermé à Saint-Orens ?

À ce jour, d’après notre décompte, une quarantaine de cellules restent vides au centre commercial de Saint-Orens, après le départ des enseignes suivantes : Texto, Coiffure du Monde, Minelli Chaussures, Toys Jouets, H&M, Biscuiterie, Zara, Courir, Jus de fruit, SFR, Bouygues Telecom, Celio, Bizzbee, Levi’s, Sergent Major, Mim, Blue Box, 1.2.3, Moulin à café, Pull and Bear, Stradivarius, Jennyfer, Tondeuse, Camaïeu, BNP, Librairie Gilbert, Ancien Salon, Onglerie, Parapharmacie, Leclerc Voyages, Du bruit dans la cuisine, Pressing, Texto, Kaporal, Pimkie, Jules, Master Case, Bershka, Oysho. D’autres, comme Ollygan et Dress Code, devraient bientôt se rajouter à cette longue liste.

La folie des grandeurs ?

Lors de sa création en 1991, le centre commercial de Saint-Orens comptait une quarantaine de boutiques. À la fin des années 90, il a doublé de taille, passant à 80 enseignes. En 2008, il s’en est offert encore 30 de plus, soit 110 boutiques. Et à chaque agrandissement, « les loyers en ont pris un coup », témoigne un commerçant.Le dernier élargissement était-il celui de trop ? « On était un centre commercial accessible, ils ont voulu en faire un centre régional… Mais le problème c’est qu’ils ont augmenté les loyers, et que la clientèle n’a pas suivi ».« Après l’énorme agrandissement de 2008 », poursuit un autre, maroquinier dans la galerie, « cela a marché quelques années, puis l’activité s’est écroulée. Et depuis, c’est la descente aux enfers ».

« Quand on a ouvert, Labège tremblait »

Zara, H&M, King Jouet… De nombreux fleurons ont fermé, laissant vides de grandes emprises commerciales. Il y a deux mois, en plein milieu du centre, c’est l’enseigne de prêt-à-porter Pimkie qui a plié boutique. À la place ? Des trompe-l’œil. Juste en face, Starbucks tient encore le coup. Mais selon plusieurs sources, la chaîne de cafés américaine ne paierait plus de loyer. Questionné à ce sujet, Klépierre n’a pas réagi. Reste que si Starbucks ferme, d’autres risquent de suivre… Vidéos : en ce moment sur Actu

“Quand on lui demande, le consommateur dit toujours qu’il adore la galerie, parce qu’il n’y a jamais personne et qu’il y est tranquille pour faire ses courses…

Pourtant, on a été la première galerie à avoir Zara. Quand on a ouvert il y a 31 ans, Labège tremblait ! ”Un commerçant de la galerie de Saint-Orens

« La locomotive, c’était Zara »

« La locomotive, c’était Zara. Et quand ce magasin a fermé, en 2018, on a vite compris que ça allait s’enchaîner », confie une commerçante. Pas loupé. Depuis trois ans, les fermetures se succèdent à un rythme effréné. « Quand une boutique part, personne ne veut venir ».La disparition du fleuron de la déco et de l’ameublement Alinéa, qui suscitait un véritable attrait commercial dans le secteur, n’a rien arrangé. Celle de Kiabi, également sur la zone, non plus.

Une nouvelle aile fermerait

En cette rentrée 2022, d’après les commerçants, Klépierre s’apprête à donner un nouveau tour de vis : il y a quelques années, des cellules de l’aile D du centre commercial avaient été fermées sans tambour ni trompette. C’est désormais une partie de l’aile C qui va plier boutique. Le bailleur assure pourtant : « Il n’y a pas de décision à ce jour de fermer l’aile côté entrée C ou entrée D ».Mais les commerçants de cette partie – ouverte lors du dernier agrandissement en 2008 – ont bel et bien été invités à déménager ailleurs dans le centre, ou à défaut, à faire leurs valises… La plupart est en phase de négociations avec Klépierre. Les quelque rescapés de cette partie du bâtiment (Nocibé, Sephora, Okaïdi, MS Mode, Darjeeling, Formul et Dress Code) vont-ils déménager, ou en profiter pour plier les gaules ?

« Si on reste, feront-ils un geste commercial ? »

Guylène Ribet est arrivée dans la galerie en mars dernier, pour prendre les commandes de la boutique de vêtements Formul. Comme ses (rares) voisins, elle vient d’être invitée à se déplacer plus loin… « Au départ, ça allait à peu près, même si l’activité n’était pas facile non plus », mais tout s’est compliqué ces dernières semaines quand « la grande pharmacie qui se situait en face a déménagé à l’autre bout de la galerie ».  Les yeux rivés sur le rideau métallique fermé dans la cellule voisine en plein après-midi, elle soupire : « Pour le consommateur, quand on est en face d’une grille tombée, ce n’est pas bon signe. Depuis cette fermeture, c’est très compliqué. Et puis, la concurrence attire le monde, et à l’inverse, s’il y a moins de choix… ». Un temps mort et elle embraye : « C’est vide, tout simplement ». Le devenir de sa boutique est en cours de négociations : 

« Si on reste, feront-ils un geste commercial (sur le loyer, ndlr) ? À la vitesse où tout le monde ferme… ».Guylène RibetResponsable de la boutique Formul à Saint-Orens

À côté, le gérant de l’enseigne Dress Code, lui, fait les cartons. Aussi désarçonné que dépité, Nicolas Costa prépare la fermeture définitive de son enseigne. « On ne veut plus de nous », peste le gérant, visiblement dépité des relations avec le bailleur, qui n’a rien voulu entendre face à ses difficultés. « Cela m’ennuie vraiment pour mes employées, mais ils ne me laissent pas d’autre choix que de fermer ».Solidaire, mais impuissante, cette autre commerçante, située ailleurs dans la galerie, regarde les boutiques fermer au coup par coup avec un pincement au cœur : « Ils n’ont pas le choix, soit ils déménagent, soit ils ferment ».

Le parking de l’entrée C du centre commercial de Saint-Orens, complètement désert en milieu d’après-midi.L. / Actu Toulouse)

Des loyers exorbitants

D’autres commerçants font part de relations « exécrables » avec Klépierre, propriétaire d’une pelletée de centres commerciaux dans toute la France (dont ceux de Blagnac, Roques et Portet, près de Toulouse). Saisies sur compte par huissier, assignations en justice… Certains sont mêmes dans des situations plus que conflictuelles. Au centre de nombreux problèmes : des loyers à géométrie variable. « Nos baux sont caducs », s’exclame ce professionnel, pointant du doigt une galerie bien peu fréquentée en cette journée post-rentrée. « Les anciens commerçants sont sur des baux de plus de dix ans, basés sur une galerie à 110 boutiques ». Mais si le nombre d’enseignes a fondu de moitié, les loyers, eux, n’ont pas suivi la même courbe.Résultat : dans les allées de Saint-Orens, il ne reste plus qu’une poignée d’indépendants, qui paient tous des loyers exorbitants. Le reste, ce sont des enseignes de chaînes nationales. même les réparateurs de téléphone et autres opérateurs ont (presque) tous quitté le navire : dans toute la galerie, seul Orange répond encore à l’appel.

Un bailleur accusé « d’abandon de galerie en danger »

À Saint-Orens, les commerçants font part d’une année 2021 catastrophique en termes d’activité. En échangeant dans les allées désespérément vides, trois d’entre eux livrent un constat partagé : « 40 % de baisse de chiffre d’affaires en moyenne, par rapport à 2018″.  Et de regretter : « Le bailleur dispose de nos chiffres d’affaires, et il voit bien que la galerie commerciale est déserte, mais il ne bouge pas pour autant ».Les plus anciens tentent de renégocier leurs baux, mais ils seraient « face à un mur ». Selon eux, le propriétaire « refuse de discuter » de leurs révisions. Il faut dire que la marche est haute : certains estiment leurs loyers « au moins quatre fois supérieurs à la valeur actuelle » de leurs cellules dans cette galerie marchande.À l’inverse, Klépierre se montrerait beaucoup plus conciliant avec les rares nouveaux venus, dont certains se verraient même offrir quelques années de loyer, pour garder des lumières allumées. « Cela pose un sérieux problème d’équité », s’offusque ce commerçant, qui parle même « d’abandon de galerie en danger ».Pourquoi les loyers n’ont-ils pas baissé proportionnellement au nombre d’enseignes, et comment expliquer de telles différences de traitement ? « Les loyers sont établis en fonction de la typologie d’activité du commerce, de la surface du local et de sa localisation dans le centre », répond Klépierre, peut disert sur le sujet.Au bord de la banqueroute, entre une « trésorerie à sec » et un bailleur intraitable, nombre de commerçants se disent pris en étau. Mais pourquoi restent-ils, dans de telles conditions ? « Notre but, c’est de trouver une solution », défend l’un d’eux. « Et puis, si je pars, je vis de quoi après ? » D’autres n’en font plus mystère : ils se posent plus que jamais la question… de mettre leur bailleur en justice.

400 000 euros de dettes… et des discussions impossibles

A contrario, la Maroquinerie Lafarge, l’une des enseignes phares du centre commercial a, elle, été assignée en justice pour expulsion. Son gérant l’assume : il ne paie plus le loyer depuis des mois, « parce que ce sont des montants qui n’ont plus cours ». Son raisonnement ?

« On ne peut plus assumer les chiffres d’affaires initialement prévus dans une galerie commerciale qui est un désert ».Le gérant de la maroquinerie Lafarge

Ce commerçant doit s’acquitter d’un loyer mirobolant de quasiment 9 000 euros pour une cellule… de 90 m2. « Quand le centre commercial était très fréquenté, je pouvais le payer, mais ce n’est plus le cas ». Le maroquinier a bien tenté de faire réévaluer sa situation par le bailleur, en vain. C’est donc sur une base d’un loyer de près de 9 000 euros que sa dette s’est créée… Et désormais, Klépierre lui réclamerait environ 400 000 euros de dettes ! Au printemps dernier, il a essayé de renégocier avec la société d’investissement. 

« Après de longues négociations, ils nous avaient accordé une réduction conséquente du loyer, à environ 2 500 euros par mois, mais avec le règlement d’une partie importante de la dette. Malheureusement, je ne pouvais pas assumer. J’étais d’accord sur leur proposition, mais pas sur les modalités de règlement. J’ai fait une contreproposition, ils ne m’ont jamais répondu ».Le gérant de la maroquinerie Lafarge

« Même sans payer de loyer, il y a tellement peu de passage que nous n’avons pas de trésorerie », poursuit le maroquinier. « Le magasin parvient juste à tenir et à payer ses deux employées ».

Quelles sont les raisons de la débâcle ?

Mais comment en est-on arrivé là ? Faut-il y voir la fin d’un modèle ? Si la crise sanitaire a inéluctablement accéléré la cadence, cela fait des années que les centres commerciaux sont mis à rude épreuve… « L’activité ne s’est pas arrêtée du jour au lendemain à Saint-Orens, le désastre a commencé avant la pandémie », juge ce pensionnaire de la galerie. « On est à la fin d’un cycle des galeries marchandes, il faut qu’elles rebondissent ». « Depuis le Covid, le consommateur a pris l’habitude d’aller dans des magasins de proximité, des supermarchés de moindre taille », rempile sa voisine, venue se greffer à la conversation. c’est pour des locomotives, des enseignes à forte identité ». Or, avec un tel engrenage de fermetures, ces professionnels pointent la typologie des enseignes encore en activité dans cette galerie, où « il ne reste plus que des magasins destinés au troisième âge, rien pour les jeunes ». Et où dans le même temps, « il n’y a plus aucune animation ». Le premier ajoute : « Les clients se sont lassés ces dernières années et vont désormais à Labège, où le métro arrivera bientôt ».

Y a-t-il de la place, dans l’ombre de Labège ?

À ce sujet, ce centre commercial avait-il réellement de la place, dans l’ombre du mastodonte de Labège, dont le succès ne se dément pas, après des mutations conséquentes ? À Saint-Orens, certains jalousent un peu leurs voisins :, on est dans un désert commercial, alors qu’à trois kilomètres, Labège profite à plein de sa zone économique, et que de l’autre côté, Gramont dispose d’une grande zone aussi et du métro… ». « Les gros centres commerciaux ont moins la cote et énormément de commerçants sont confrontés à ces problèmes », analyse cette quinquagénaire. Saint-Orens n’est en effet pas le seul centre commercial à souffrir… Des commerçants font état de conflits similaires avec leurs bailleurs dans d’autres galeries : à Roques, mais aussi à Gramont, ou à Fenouillet, où une dizaine de cellules est désormais vide.

Leclerc se démène pour relancer la machine

Face à ce tableau bien sombre, « le pain noir est derrière nous », veut pourtant croire ce commerçant, qui a bon espoir de voir s’inverser la vapeur. Il décèle même, depuis quelques mois, les ingrédients d’un nouvel élan.Premier signe encourageant : la Socamil – une coopérative complètement auto-gérée par les dirigeants de magasins Leclerc – a racheté le fonds de commerce de l’hypermarché de Saint-Orens. Dans le même temps, un nouveau directeur a pris au printemps dernier les rênes de l’hypermarché. Visiblement apprécié des commerçants, « Christophe Castillo mène un énorme travail, avec toutes ses équipes, pour redresser la barre », salue Steve Houliez, le président de la Socamil. Mais si « dans la plupart des cas, Leclerc est propriétaire de ses centres commerciaux », à Saint-Orens, le patron, c’est Klépierre. Et le géant de la grande distribution est logé à la même enseigne :, il n’est que locataire.

Bientôt 6 500 logements juste en face…

Pour espérer s’en sortir, les commerçants regardent aussi le ballet des grues qui s’affairent à proximité. Avec l’urbanisation galopante du secteur,: quelque 6 500 logements vont sortir de terre à Malepère, ces dix prochaines années, face au centre commercial, sur la commune de Toulouse.Ils voient également d’un bon œil « l’arrivée de la Jonction Est », ce nouvel échangeur du périphérique, qui propulsera le centre commercial « en sortie de rocade ». Et puis, par effet domino, d’autres espèrent profiter du long chantier qui va démarrer chez leurs voisins et concurrents de Labège, dans la perspective de l’arrivée de la 3e ligne de métro. Alors que ces travaux risquent de sacrément perturber l’accès au centre commercial, vont-ils tirer les marrons du feu ?

Klépierre dit être « en discussion avec la Mairie et la Métropole »

Reste à savoir aussi ce que compte faire le géant Klépierre, face à tous ces vents contraires. Le groupe n’a pas souhaité s’étaler davantage sur le sujet. Dans une réponse laconique, le bailleur précise simplement mener des discussions « avec les instances locales » au sujet du devenir du centre commercial. Contactée.

« Nous sommes en discussion avec la Mairie et la Métropole (et d’autres acteurs) afin d’imaginer les évolutions du centre commercial Saint-Orens de demain. Lorsque le projet sera un peu plus avancé, nous le partagerons. »Klépierre

ces commerçants déjà éprouvés, et qui redoutent aussi la flambée des prix de l’énergie, aient pu passer l’hiver.Cet article vous a été utile ? Sachez que vous pouvez suivre Actu Toulouse dans l’espace Mon Actu. En un clic, après inscription, vous y retrouverez toute l’actualité de vos villes et marques favorites.