une plainte contre Gallimard pour distorsion de concurrence


Dans un entretien exclusif, accordé à nos confrères du Temps, le PDG des librairies Payot, Pascal Vandenberghe, annonce la couleur : le dépôt d’une plainte auprès de la Commission de la Concurrence, ou ComCo. L’autorité suisse est saisie pour mettre un terme à ce qu’il qualifie de « rente à vie », dont les différents groupes éditoriaux français auront tant profité, via leurs filiales de diffusion.

Interforum (Editis), ou encore Hachette Diffusion, Dilisco (Albin Michel) etc. – tomberait potentiellement sous le coup.

une plainte contre Gallimard pour distorsion de concurrence

Une surfacturation des biens

Qu’en est-il ? Au 1er janvier est entrée en vigueur en Suisse une révision de la Loi sur les cartels (LCart), découlant d’une initiative (procédure impulsée par les citoyens, pour apporter une modification législative) démarrée en septembre 2016 : Stop à l’îlot de cherté. En somme, une tentative pour réguler l’économie et endiguer les surbénéfices que les entreprises étrangères réalisent sur le territoire confédéral. 

Tout cela pour éviter les tarifs prohibitifs que les fournisseurs appliquent aux entreprises suisses, lesquelles ne peuvent que répercuter sur leurs clients.

Dans le cas du livre, le constat est sans appel : le prix en France est unique, fixé par l’éditeur et imposé au revendeur. Or, en Suisse, on assiste à une majoration entre 60 et 80 % du prix public – et quatre livres sur cinq achetés en terres romandes sont issus des catalogues que les diffuseurs français proposent.

La fin du “supplément suisse”

râlait la Fédération romande des consommateurs en mars 2020.

Selon le PDG de Payot, « tous les diffuseurs français, quelle que soit leur taille, se trouvent dorénavant soumis à la Loi sur les Cartels ». Et de citer l’article 7.2 b qui concerne « la discrimination de partenaires commerciaux en matière de prix ou d’autres conditions commerciales ». Là où Fnac Suisse, filiale de Fnac Darty, importe les ouvrages avec un prix d’achat français, la distorsion de concurrence n’est plus à démontrer.

Mieux : l’article 7.2 g interdit « la limitation de la possibilité des acheteurs de se procurer à l’étranger, aux prix du marché et aux conditions usuelles de la branche, des biens ou des services proposés en Suisse et à l’étranger ». En somme, plus question, pour le libraire, d’être le dindon de la farce.

Ayant pris attache avec les cinq plus importantes structures de diffusion française (soit 90 % des ouvrages français vendus sur le territoire suisse), le PDG de Payot a tout d’abord joué la carte des négociations. Ayant charitablement alerté ses partenaires dès la fin de l’année 2021 des modifications législatives à venir, il a ensuite exposé ses conclusions. L’alternative était simple, « soit une amélioration conséquente de nos conditions d’achat en Suisse, ce qui permettrait de maintenir l’écosystème », le scénario privilégié. Soit, autre approche, une importation directe depuis la France, suivant les « conditions usuelles du marché », telle que la LCart les définit.

Une entreprise de “racket”

Pour le lecteur, le douloureux passage de la frontière franco-suisse aboutit à ce que le prix d’un livre soit outrancièrement majoré. Mais ce qu’il ignore, c’est que les librairies romandes achètent les ouvrages avec un prix « qui est entre 35 et 50 % plus élevé que si nous achetions en France », souligne Pascal Vandenberghe.

Il admet un surcoût de 15 %, qui intégrerait le volet de distribution, mais au-delà, « cela génère un bénéfice indu réalisé sur le dos du marché suisse, qui s’apparente, pour dire les choses clairement, à du racket », rapporte Le Temps.

selon nos informations

« dans la mesure où aucun d’entre eux n’a pour l’instant décidé d’adapter ses prix au nouveau taux de change ». Des montants qui gagneraient à ne pas quitter le territoire, et auxquels, comble de l’ironie, certains interlocteurs voudraient ajouter une répercussion de la hausse des prix du papier.

ActuaLitté a tenté de joindre le groupe Madrigall, qui n’a pour l’heure pas répondu à nos demandes de commentaires.

De trop grands écarts

L’avenir, pour les lecteurs suisses, serait donc de ne plus avoir à traverser la frontière pour économiser sur leurs emplettes. En parallèle, les librairies Payot parviendraient également à construire une plus grande stabilité économique. Et surtout, présenter une offre commerciale dans les boutiques qui devienne plus lisible pour le client.

D’ailleurs, un coup d’œil vers la Suisse alémanique permet de mieux mesurer le traitement de défaveur dont jouissent les Romands. Dans cette « guerre de décolonisation », comme la présente Pascal Vandenberghe, les écarts de tarifs entre ouvrages allemands et français font frémir. « Cela prouve bien que c’est le modèle en lui-même qui est en cause, pas juste le fait que “tout est plus cher en Suisse. » »

Juste un exemple : Sang trouble de Robert Galbraith (trad. Florianne Vidal) est intéressant, car son tarif est identique chez ses éditeurs, français et allemands, à 26 €. En Suisse allemande, il est commercialisé sous le titre Das tiefschwarze Herz (trad. Christoph Göhler, Kristof Kurz et Wulf Bergner), à 36,9 francs, soit une majoration de 37 %. En Suisse romande, sa version chez Grasset est à 43,5 €… soit 60 % de plus. 

Vers des livres moins chers en Suisse romande

Faire « plier les grands » facilitera les échanges avec les plus petites structures, bien que certains cas particuliers demeurent : pour Servidis (diffuseur/distributeur suisse, coentreprise de Slatkine et Le Seuil), ainsi qu’avec des éditeurs et des groupes, qui en France sont pris en charge par UD, Sodis ou Interforum. Ou encore MDS, car pour la Suisse, les catalogues adultes du Seuil et La Martinière sont restés chez Servidis, et ne sont pas passés chez Dargaud Suisse.

Quant aux tarifs finaux, au terme de cette procédure, ils restent impossibles à définir pour l’heure, puisque corrélés aux deux options évoquées. Dans le cas de l’amélioration des conditions en Suisse, « nous saurons très vite quel est notre gain de marge, avec des charges inchangées puisque le modèle resterait le même. On pourrait donc assez vite baisser les prix sans risque d’erreur », nous confirme le PDG.

Passer sous la barre des 50 % est un premier objectif, « mais si l’on peut diminuer davantage, nous y procéderons, naturellement ».

« mais pas encore les nouveaux coûts à notre charge (transport, dédouanement). Et dans cette hypothèse, on devra certainement créer au moins un poste de gestionnaire de stock  : il nous faudra un stock propre à l’OLF pour nous prémunir des ruptures sur les nouveautés importantes et sur un certain nombre de titres dont nous connaissons déjà la rotation à long terme ».

Mais l’enjeu premier reste d’aboutir à ce que la première option soit validée, afin d’asseoir la situation financière de Payot de façon plus pérenne.