« Ils ont visé une magistrate qui emmerde un peu les voyous »


, le 8 octobre 2022

Quels souvenirs gardez-vous de ce matin du 17 juin 2019, jour de votre agression ?Ce matin-là, je devais être normalement aux assises à Nanterre mais j’ai dû échanger avec une autre de mes collègues. J’habite un tout petit village. Mes agresseurs étaient déjà là vers 7h30 puisque des habitants les ont vus traîner dans la commune. Vers 8h35-9h, quelqu’un a sonné à la porte alors que je m’occupais de mon mari lourdement handicapé (ancien magistrat, NDLR). Mais plutôt que d’aller à la porte d’entrée, – j’ai une maison dont une des fenêtres donne sur la rue –, je l’ai ouverte car je souhaitais rester proche de mon mari. Et là, j’ai vu un individu qui avait sonné, le visage découvert, avec une casquette sur la tête. Il était habillé comme un éboueur, avec un haut de couleur bleue marine avec des bandes jaunes fluorescentes, des chaussures de sécurité et des gants noirs. Il portait aussi une petite sacoche en tissu en travers de la poitrine.Que vous a dit cet homme ?Il s’est porté à ma hauteur. Nous étions à un mètre l’un en face de l’autre. Et très gentiment, il m’a dit que j’avais eu un problème avec des collègues à lui, la semaine précédente. Là, je lui ai répondu que non, ce n’était pas possible, je n’étais pas chez moi. Il a ajouté qu’il avait un courrier à me remettre. Il a alors mis sa main dans sa sacoche, avant d’en sortir une arme. Il a tendu le bras, puis il a tiré. Son arme était à 10 cm de mon visage. Il n’a pas dit un mot.

« J’avais toute la partie droite du visage détruite. J’avais un trou énorme au niveau de la pommette et je ne savais pas si je n’allais pas perdre l’œil »

Que s’est-il passé ensuite ?Au moment du tir, j’ai eu le réflexe de tourner le visage vers la gauche. Si je n’avais pas eu ce geste, je pense que ne serais plus là pour en parler. Je n’ai pas perdu connaissance. Mon mari m’a vu complètement en sang, lui qui ne pouvait pas bouger à cause de sa maladie, dans son fauteuil roulant et qui ne pouvait même pas hurler car il ne parlait plus. Je suis partie vers l’escalier et j’ai appelé mon fils en lui disant : « on m’a tiré dessus ! » Il avait été réveillé par la détonation ; il est descendu et j’ai commencé à me trouver mal. Mon fils m’a allongé sur le sol et la première chose que je lui ai dite, c’est : « j’ai pas fermé la fenêtre ». Je pensais à mon mari, sans défense, ne sachant pas ce que pouvait encore faire mon agresseur… Les secours sont ensuite arrivés très vite. J’avais toute la partie droite du visage détruite. J’avais un trou énorme au niveau de la pommette et je ne savais pas si je n’allais pas perdre l’œil. Douze projectiles, gros comme des billes ainsi que la bourre (un dispositif de calage placé entre les projectiles et la charge explosive dans une munition, Ndlr) ont pénétré dans mon visage. Les secours disaient sans cesse à mon fils de regarder si les projectiles n’étaient pas ressortis par l’arrière de ma tête. Je suis restée plus d’une heure à attendre d’être évacuée vers un hôpital. Ils ne savaient pas où m’emmener. J’ai finalement été transportée à la Pitié-Salpêtrière à Paris. une enquête dans l’impasseIl a été relaté dans la presse

que votre agresseur s’était servi d’un flash-ball ou d’un lanceur de balles de défense (LBD)…C’est faux ! Dire que c’est un LBD ou un flash-ball, c’est inexact. Et si cette instruction est ouverte pour des faits de tentative d’assassinat, c’est qu’il y a une raison : c’était une arme de poing. S’il s’était agi d’un flash-ball, la justice aurait qualifié les faits en violences volontaires avec arme. J’ai subi une fracture du plancher orbital et des mâchoires inférieure et supérieure. Il m’a fallu attendre quinze jours avant de savoir que j’allais pouvoir revoir de mon œil droit. J’ai été recousue sur et à l’intérieur de la joue. J’ai subi sept opérations. Le canon de l’arme de mon agresseur était tellement près de mon visage que la poudre qui se dégage au moment du tir a pénétré dans mon derme. J’avais le côté droit du visage tatoué. Je dois subir des séances de laser pour faire imploser les résidus de poudre à l’intérieur de ma peau et les faire disparaître. 

« C’est soit une vengeance, soit une tentative d’élimination. Mais c’est forcément lié à ma profession. Ça ressemble vraiment à un contrat »

Quel mobile aurait pu avoir ceux qui s’en sont pris à vous ?Ils étaient très bien renseignés et déterminés. Celui qui m’a tiré dessus n’a pas hésité malgré la présence d’une voisine qui passait dans la rue juste au même moment et celle d’un ouvrier à dix mètres du lieu de mon agression. Il a pris la fuite avec un complice qui l’attendait sur une moto. C’est soit une vengeance, soit une tentative d’élimination. Mais c’est forcément lié à ma profession. Ça ressemble vraiment à un contrat. En dehors de mon travail, je mène une vie de nonne. Je suis magistrate depuis 1989 et j’ai toujours fait du pénal. C’est une vie où l’on ne compte pas ses heures. J’ai notamment été juge d’instruction à Versailles, puis présidente de chambre correctionnelle au tribunal de Nanterre. J’avais notamment à juger des affaires de trafic de stupéfiants et de proxénétisme. Je crois que j’ai la réputation d’être dure mais juste. Je ne suis pas un magistrat qui va humilier, ni injurier.S’en prendre ainsi à un magistrat en France, c’est extrêmement rare…Il y a eu les juges Renaud et Michel qui ont été assassinés avec des armes à feu*. Ce sont les seuls précédents. En s’en prenant à moi de cette façon. Donc à tout le monde. Chacun doit se sentir concerné par le fait qu’on ne doit pas toucher à l’institution et donc aux magistrats. Car si les juges ont peur de se faire tirer dessus parce qu’ils condamnent les plus forts, alors il n’y aura plus de justice. C’est aussi simple que ça ! Je veux aussi faire passer le message que ceux qui ont fait ça sont vraiment de minables lâches.

« Il est hors de question que je leur laisse me dire ce que je dois faire et je n’ai pas changé de fonction »

Comment avez-vous repris le cours de votre vie. Mais trois mois après mon agression, j’étais de retour. C’est aussi dans ma nature, ça n’est pas eux qui me feront peur. Il est hors de question que je leur laisse me dire ce que je dois faire et je n’ai pas changé de fonction. Je n’ai pas de rage, ni de haine et je ne suis pas retournée dans ma fonction pour me venger. J’y suis retournée simplement pour faire passer le message que ma vie continue et que ce n’est pas eux qui décideront si ma vie doit prendre une autre tournure.Pourquoi avoir accepté de vous confier plus de trois ans après les faits ?Là, je suis dans la colère qu’après de plus trois ans d’enquête, on n’ait rien trouvé. Certes, tout était très bien organisé. Mon agression a duré à peine deux minutes et l’auteur n’a pas prononcé de paroles qui auraient pu mettre sur une piste. Je n’ai reçu aucune menace avant, ni aucune revendication après. Le visage de mon agresseur, filmé par mon visiophone, a été récemment diffusé dans la presse (voir par ailleurs). sa casquette et le haut de sa veste ne sont pas de couleur violet comme on peut le voir, mais bleue marine ou noire. Cet homme porte aussi une cicatrice bien visible sur la joue gauche et il a le visage plus fin et la peau plus claire que sur ce cliché. On ne peut pas laisser impunie l’agression d’un magistrat. mais aussi une magistrate qui emmerde un peu les voyous.×* François Renaud, 52 ans, a été assassiné le 3 juillet 1975 dans une rue de Lyon (Rhône). Un meurtre dont les auteurs n’ont jamais été identifié. Le juge d’instruction Pierre Michel, 38 ans, a été abattu, le 21 octobre 1981, par deux hommes juchés sur une moto à Marseille (Bouches-du-Rhône). Quatre auteurs ont été condamnés et emprisonnés quelques années plus tard.