« En bonne santé, vieillir devient une faveur que la vie vous offre »


Paris Match. Alors que beaucoup d’actrices font tout pour gommer leur âge, vous assumez le vôtre jusqu’à en rire dans “Paradis Paris”.Monica Bellucci. Comme mon métier, c’est comédienne, mon corps est mon outil de travail. Or, mon corps a changé et raconte forcément d’autres histoires qu’il y a vingt ou trente ans, quand je jouais dans “Dobermann”, “Malèna”, “Irréversible” ou “La Passion du Christ”. On ne peut pas se battre éternellement contre le temps. À un moment, il faut faire un armistice.De là à apparaître avec un maquillage et une lumière qui vieillissent  ! Cela n’avantage pas mon aspect physique, mais c’est pour le rôle. Avec cette apparence, je donne vie à un personnage. Giovanna a un côté naïf et enfantin qui la sauve. Elle doit faire le deuil de son passé. C’est une cantatrice qui a tout perdu : son talent, sa voix, sa jeunesse, sa notoriété, sa beauté… Elle traverse une crise existentielle. C’est étrange que Marjane m’ait proposé ce rôle après que j’ai incarné Maria Callas sur scène pendant trois ans. J’ai eu tellement d’empathie pour cette femme, qui s’est retrouvée seule après avoir tout donné. La Callas était une diva dotée d’une grande simplicité du cœur. Son véritable drame, ce n’était pas son histoire d’amour déçue avec Aristote Onassis, mais de ne pas avoir eu d’enfants. Mon personnage n’a pas d’enfants non plus, mais elle a un homme extraordinaire, qui l’aime plus que tout. Malgré ça, elle éprouve un sentiment de solitude parce qu’elle a perdu le contact avec elle-même. Vieillir ne fait pas plaisir, mais tant qu’on se réveille en bonne santé, vieillir devient une faveur que la vie vous offre. Vous avez la possibilité de voir vos enfants grandir, d’être présente pour eux… Et je suis heureuse d’en être là aujourd’hui, à 60 ans.

 L’équilibre personnel, c’est à chacune et à chacun de trouver son centre 

« En bonne santé, vieillir devient une faveur que la vie vous offre »

Monica Bellucci

Vous ne les avez pas encore  ! Ce sera en septembre, non ?Oui, qu’importe  ! Je fais toujours le métier qui me plaît, j’ai une famille que j’aime et qui m’aime… Je suis vivante et je cherche un équilibre avec moi-même.Vous avez deux filles qui se portent à merveille, une carrière florissante, et vous êtes depuis bientôt deux ans avec un des plus grands cinéastes du monde, Tim Burton, qui vous a dirigée dans “Beetlejuice, Beetlejuice” [en salle, le 11 septembre]…… [Elle m’interrompt.] Dans lequel, pour le coup, je suis physiquement très différente  ! Pour revenir à l’équilibre personnel, c’est à chacune et à chacun de trouver son centre. C’est un travail intime, une analyse de soi par rapport aux autres. Personne ne peut le faire pour vous. Après, nous sommes des animaux sociaux, on a besoin d’une relation aux autres : la famille, les amis, les gens qu’on aime… Mais dans l’absolu, le bien-être ne dépend que de soi-même.Comment faites-vous pour garder les pieds sur terre alors que vous êtes une star internationale ?C’est pour tout le monde la même chose : vous êtes le point de départ et le point d’arrivée. Entre les deux, il y a de bons psys, la lecture… L’art aide énormément. L’amour, aussi. Et les enfants, bien sûr. Quand vous êtes parents, vous devez tenir coûte que coûte. Parce qu’ils ont besoin de vous. C’est cela qui vous maintient debout, car vous n’avez pas le choix. Vous n’avez pas le droit de baisser les bras. Et puis il y a les amis. J’en ai gardé certains depuis l’enfance qui ont suivi des parcours totalement ­différents du mien. Tout cela représente des points d’appui émotionnels qui, ajoutés les uns aux autres au fil des années, constituent un mur de briques, un mur porteur.

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 Je suis avec Tim. Pas avec Tim Burton le réalisateur, mais Tim, une personne que j’aime. 

Monica Bellucci

Comment réagissent vos amis d’enfance quand vous leur présentez comme amoureux un réalisateur prestigieux ?Mes amis me connaissant depuis l’école, ils ne me voient pas comme une actrice mais comme une amie justement. Quand on se rencontre, on ne parle pas de mon travail, plutôt de la vie, des enfants, des souvenirs… Et en ce qui me concerne, je suis avec Tim. Pas avec Tim Burton le réalisateur, mais Tim, une personne que j’aime.Revenons à “Paradis Paris”, qui parle beaucoup de la mort…… Surtout de la vie  ! L’idée est de relativiser l’importance qu’on donne à la mort, de l’exorciser. Et au-delà de ça, “Paradis Paris” est une déclaration d’amour de Marjane Satrapi à Paris et à la France, terre d’accueil pour elle, comme pour moi. Nous sommes deux étrangères de cultures différentes l’une et l’autre, et la France est un pays où nous pouvons tous et toutes vivre ensemble.

 On s’aperçoit vite quand une relation ne nous convient pas. Et il faut être capable de prendre sa part de responsabilité quand ça ne fonctionne pas afin 

Monica Bellucci

Votre première scène se déroule à la morgue : vous vous réveillez dans un compartiment où on vous a enfermée, vous croyant décédée. Avez-vous peur de la mort ?Bien sûr. C’est pourquoi je suis heureuse d’être encore là à mon âge. Et j’apprécie d’être avec vous, à parler en prenant un thé, à faire des choses qui me font plaisir, comme retrouver le ­réalisateur Marc Fitoussi dans la série “Ça, c’est Paris  ! ” [diffusée prochainement sur France 2] avec qui j’avais adoré tourner dans “Dix pour cent”…Parlons-en de cet épisode où vous jouiez votre propre rôle, une femme obligée de se déguiser pour trouver le vrai amour… N’y avait-il pas un fond de vérité dans cette histoire, car après votre longue relation avec Vincent Cassel, la question a dû se poser ?Comment répondre à cela… Il faut apprendre à distinguer le vrai du faux et savoir ce que l’on cherche. On s’aperçoit vite quand une relation ne nous convient pas. Et il faut être capable de prendre sa part de responsabilité quand ça ne fonctionne pas afin d’avancer dans le bon sens. Qu’est-ce que je dois changer pour aller mieux ? Yves Saint Laurent disait que le plus beau voyage qu’il avait fait, c’était à l’intérieur de lui-même. La découverte de sa propre personne est un voyage qui ne finit jamais. Il faut ­trouver et aller vers ce qui nous plaît. Moi, j’ai eu la chance de découvrir ma passion, être actrice, et d’en vivre.Il est vrai qu’entre votre vie privée et votre vie professionnelle, vous ne vous êtes pas beaucoup trompée…J’ai débuté très jeune, aussi  ! À 16 ans, j’étais encore à l’école que je me lançais déjà dans le mannequinat. Quand j’ai commencé le cinéma, à 25 ans, c’était le début de ma deuxième vie.

 À mon âge, c’est bien d’être parfois spectatrice plutôt qu’actrice 

Monica Bellucci

Quand avez-vous compris que vous vouliez faire du cinéma ?Sur le plateau de “Dracula” de Francis Ford Coppola. Je n’avais qu’un tout petit rôle, mais j’ai tellement aimé. Je suis rentrée en Italie, j’ai pris des cours. Ma chance, c’est que je travaillais depuis longtemps, que je m’étais déjà retrouvée sur beaucoup de couvertures de magazine en tant que mannequin, et que je suis arrivée dans le milieu du cinéma forte d’une certaine expérience.Votre personnage a une conversation avec son agent, qui n’ose pas lui dire la vérité. Les vôtres, car vous avez plusieurs agents, vous la disent-ils toujours ?Je ne sais pas. J’ai trois agents, oui : en Italie, en France et aux États-Unis. Mais vous savez, à mon âge… C’est terrible, cette expression, hein  ! Mais bon, on y est  ! Donc, à mon âge, c’est bien d’être parfois spectatrice plutôt qu’actrice. Ne pas forcément chercher à savoir ce qu’on pense de vous, de votre travail. Regarder les choses avec une certaine distance, se mettre en retrait, prendre du temps pour soi, laisser de l’espace… On commence à faire machine arrière.

 Deva est une jeune femme qui m’épate dans ses choix, et Léonie, malgré son âge, est responsable, et j’ai confiance en elle 

Monica Bellucci

Et vous apprenez à vos filles, Deva et Léonie, cette mise à distance, notamment à se méfier des réseaux sociaux ?C’est compliqué. Et ça l’est encore plus de rivaliser avec un téléphone qui affiche deux mille images à la minute, de capter ­l’attention. D’arriver à donner envie d’aller à une expo, d’aller voir un film, de déjeuner dans un restaurant, de simplement regarder la ville dans laquelle on se promène… À trop se focaliser sur les vidéos et photos diffusées sur les réseaux, leur cerveau est stimulé en permanence, et c’est difficile de leur communiquer les mêmes stimuli. Mais je leur parle beaucoup et leur répète que ces images ne sont pas la réalité. Après, il y a du positif dans tout cela : avec leur smartphone, elles ont une capacité à être informées de bien plus de choses que nous à leur âge. Et elles pensent et réfléchissent beaucoup plus vite, aussi. L’important est de leur inculquer qu’un décalage existe entre ce qu’elles voient et la réalité. Deva est une jeune femme qui m’épate dans ses choix, et Léonie, malgré son âge, est responsable, et j’ai confiance en elle.Comment gérez-vous votre notoriété au quotidien ? Vous vous promenez avec des lunettes noires, comme votre personnage dans le film ?Non, car le fait d’habiter à Paris me protège de ça. C’est une ville où on peut vivre sereinement sa notoriété. Évidemment, si vous vous déplacez avec des gardes du corps et des lunettes noires, on va vous remarquer. Mais si vous faites votre vie tranquille, à aller au marché ou au cinéma comme tout le monde, les gens vous respectent et vous considèrent normalement. Et même si j’adore Rome, où c’est plus compliqué, l’Italie est plus flamboyante, et je suis italienne…Votre personnage dans “Paradis Paris” a la “chance” de savoir ce qu’on dira d’elle après sa mort. Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous quand vous disparaîtrez ?Tout ce que j’espère, c’est que mes filles et les gens que j’aime aient un bon souvenir de moi. Après, ce que les autres diront… Il ne restera que les images dont chacun fait ce qu’il veut aujourd’hui. Notre image est soumise aux algorithmes maintenant. Avec l’intelligence artificielle, on pourra même me reconstruire et me voir dans des films que je n’aurai même pas tournés  ! Je ne serai alors que spectatrice. Ça me reposera.

PARADIS PARIS De Marjane Satrapi. Avec Monica Bellucci, Eduardo Noriega, Alex Lutz, André Dussollier, Rossy de Palma, Roschdy Zem…

Beaucoup de gens vont mal dans « Paradis Paris », tous confrontés d’une manière ou d’une autre à la mort: une cantatrice qu’on croit morte (au point de l’envoyer à la morgue), un présentateur vedette obligé d’arrêter son émission qui ne parle que de crimes, un serveur qui n’arrive pas à faire le deuil de son amour disparu, une ado suicidaire qui, au grand dam du pervers qui l’a kidnappée, libère sa parole… Cette partie reflète d’ailleurs parfaitement l’esprit de ce film choral (au casting très étoilé): la tonalité mélancolique, voire sombre, des situations est systématiquement désamorcée par un humour savoureux et une philosophie pétrie d’espoir et de sagesse. Ça fait du bien.