Joël Dupuch, le plus célèbre des ostréiculteurs : « La notoriété, c’est une question d’échelle »


Par Richard Monteil
Publié le 17 Août 23 à 19:05 

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Joël Dupuch, le plus célèbre des ostréiculteurs : « La notoriété, c’est une question d’échelle »

Joël Dupuch, chez lui aux Jacquets, sur la commune de Lège-Cap-Ferret. (©Richard Monteil / Actu Bordeaux)Il est pas bien grand, le village des Jacquets. Moins d’une dizaine de maisons tapisse ce petit bout du bassin d’Arcachon en Gironde. Ici, tout le monde se connaît. « On est tous cousins », explique Joël Dupuch. Lui aussi, depuis son rôle dans Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet, tout le monde le connaît, et bien au delà des frontières de Lège-Cap-Ferret.L’ostréiculteur rencontre le jeune réalisateur par l’intermédiaire de son voisin, le designer Philippe Stark. Un apéro, quelques huîtres, quelques verres… Outre le casting, l’amitié entre Dupuch et Canet est née dans des conditions somme toutes assez classiques et durera bien plus qu’un été. C’était il y a plus d’une vingtaine d’année.En 2005, Joël Dupuch apparaît pour la première fois au cinéma dans Ne le dis à personne, réalisé par son « pote » Guillaume Canet. En 2010, l’éleveur d’huîtres est de retour dans les salles obscures pour jouer son propre rôle dans Les Petits Mouchoirs. Un succès : 5,5 millions d’entrées.

Je pense pas être un grand acteur, mais plutôt une nature que Guillaume a mis dans ses films. Si moi vous me mettez en tutu et que vous me faites jouer un petit rat de l’opéra, vous y croirez jamais. Si vous mettez Depardieu, Poolvorde, Auteuil ou Cluzet en tutu, au bout de 10 minutes, même Depardieu, vous allez croire que c’est un petit rat de l’opéra. C’est ça la différence.Joël Dupuch

Les puristes se souviennent peut-être de sa première prestation sur scène, dans « la grande salle du Miami », le casino d’Andernos, où le petit Dupuch s’est produit en 1969 avec sa classe qui présentait deux pièces de Labiche. Pourtant, quand il était enfant, l’héritier de sept générations d’ostréiculteurs ne voulait faire qu’une chose : « des huîtres », et puis c’est tout.

« La notoriété, c’est une question d’échelle »

Partager l’affiche avec François Cluzet, Marion Cotillard, Gilles Lellouche, Laurent Lafitte et toute la bande, qu’est-ce que ça change dans la vie d’un ostréiculteur ? Pas grand chose, si l’on en croit le principal intéressé : « Le regard des gens sur moi a changé, mais mon regard sur la vie est toujours le même », formule le grand gaillard.Il concède néanmoins que sa carrière d’acteur a servi ses affaires ostréicoles : « Quand les gens ont l’impression de vous connaître, ils vous ouvrent plus facilement la porte, et il leur faut plus de temps pour vous foutre dehors », confie-t-il entre deux commandes prises par téléphone.« La notoriété, c’est une question d’échelle », assure Joël Dupuch. Dans son village, tout le monde l’a toujours connu. Sur la presqu’île, son père et son grand-père ont été adjoints au maire. A 20 ans, il épouse la fille d’un député. Les années passent, et sa notoriété continue de s’élargir. Il devient président du Syndicat des Ostréiculteurs, vice-président de la chambre de commerce de Bordeaux…Vidéos : en ce moment sur ActuNéanmoins, lorsque que des touristes en goguette l’arrêtent pour lui dire bonjour ou faire une photo avec lui, c’est bien au Joël des Petits Mouchoirs qu’ils s’adressent. Et ça, Joël, ça lui arrive « tout le temps ».Lui arrive-t-il de refuser ? « Jamais. S’il me suffisait de prendre 15 secondes pour donner du bonheur aux gens, je pourrai y consacrer deux heures par jour. » Mais attention, l’ostréiculteur a « horreur de l’impolitesse, de l’agression, de l’inélégance ». L’essentiel reste de mettre les formes qui vont bien, car Joël Dupuch n’aime pas qu’on lui « casse les couilles ».

Le goût de l’aventure

Son regard sur le monde s’est affiné au gré de ses péripéties : « Ici, on grandit pas en famille, on grandit en tribu. Quand on est enfant, on a beaucoup d’espace. Le monde paraît sans limite, et on nous laisse faire sans nous donner l’impression qu’on nous surveille. Tout cela donne une sensation de liberté extrême qui façonne le tempérament pour le reste de la vie. »

Quand j’étais gamin, faire 200 mètres pour aller voir un truc, c’était déjà le bout du monde. Et même des gens qui arrivaient du Canon (un autre village de la presqu’île, NDLR) semblaient arriver de loin. J’adorais discuter avec les gens que je rencontrais. C’est ça « oser », c’est aller au delà de ses limites et parler aux gens, c’est poursuivre ses rêves, sans forcément avoir des rêves fous.Joël Dupuch

Le Joël Dupuch d’aujourd’hui pense avoir gardé « ce goût de l’aventure » qui toute sa vie lui aura offert « la chance d’oser ». Pour lui, cela aura surtout été synonyme de faire des affaires, à commencer par sa première, en 1978, lorsqu’il rachète un bistrot à Bordeaux pour y vendre des huîtres, ou quelques années plus tard, lorsque, fâché avec son père, il met les voiles, direction les Antilles pour travailler dans le commerce du rhum sous l’étiquette de la marque Trois Rivières.

Joël Dupuch vit aux Jacquets, village de son enfance, sur la commune de Lège-Cap-Ferret. (©Richard Monteil / Actu Bordeaux)Deux ans plus tard, en 1987, un coup de fil du paternel déclenche le retour au bercail. Joël reprend la production des « Huîtres Dupuch ». L’affaire roule. Jusqu’au milieu des années 2 000. 

La fin des huîtres Dupuch

En 2005, le ministère de l’Agriculture déploie une nouvelle procédure pour tester la qualité des fruits de mer avant leur mise sur le marché. Des extraits d’huîtres sont injectés dans des souris de laboratoire. Si l’animal survit, la production peut-être vendue. S’il meurt, la vente est interdite.Ce « test de la souris », plusieurs rongeurs et bon nombre d’ostréiculteurs y ont cassé leur pipe, dont Joël Dupuch, alors aux manettes de l’entreprise familiale qu’il a dû fermer. D’autres ont subi le même sort. « Sur le bassin, il y avait environ 1 200 concessionnaires ostréicoles dans les années 1960. On est plus que 290 aujourd’hui », témoigne le résistant, dans le métier depuis 50 ans. Deux ans après « son plus bel échec », en 2008, Joël Dupuch ouvre Les parcs des l’impératrice, en hommage à l’œuvre de Napoléon III, père de l’ostréiculture moderne et fondateur des premiers parcs impériaux, à Arcachon et Saint-Brieuc, en Bretagne. Dans son bureau, un petit buste de l’empereur trône dans un coin, comme un clin d’œil à cette longue histoire.« J’ai eu le bonheur de recevoir ici son altesse Alix Napoléon, l’arrière petite nièce par alliance de Napoléon III et Jean-Christophe Napoléon Bonaparte, son petit neveu », se félicite l’enfant des Jacquets. Les murs qui l’entourent sont couverts de photos, à chaque star de passage, son cliché, et derrière le colosse trône un maillot du XV de France dédicacé.

« Mais pour qui il se prend ? »

Joël Dupuch expédie ses huîtres partout dans le monde, plutôt dans de beaux restaurants. Il a joué dans plusieurs films et séries depuis Les Petits Mouchoirs. Il intervient régulièrement dans les médias locaux et nationaux.

Les murs du bureau de Joël Dupuch portent les souvenirs de ses rencontres avec des acteurs, des têtes couronnées, des sportifs et toute une ribambelle de personnalités. (©Richard Monteil / Actu Bordeaux)Le jour de notre rencontre, il faisait justement la Une de La dépêche du Bassin. On l’a aussi vu  surfer sur un cheval pour les beaux yeux des lecteurs de Paris Match, alors qu’il se préparait à publier Sur la vague du bonheur, un livre qu’il assure avoir écrit pour sa fille, en 2012. L’ouvrage raconte son amour pour le bassin d’Arcachon, parle de liberté et surtout, de son fameux « regard sur la vie ».Le personnage et l’emballement qu’ils suscitent agacent certains. « Mais pour qui il se prend ? », Joël Dupuch connaît la chanson. « Moi je ne pousse jamais une porte fermée. Ce sont les gens qui s’intéressent à moi. J’aime partager, mais je peux être taiseux. J’ai beaucoup d’instants de solitude et de silence que j’aime », affirme le médiatique ostréiculteur.

J’ai une technique moi, c’est l’agachon. Vous savez ce que c’est l’agachon ? C’est une technique de pêche sous-marine. Si vous descendez en pêche sous-marine et que vous poursuivez le poisson, il nage beaucoup plus vite que vous et il se barre. Ce qu’il faut faire, c’est ne pas le regarder. Vous descendez à côté de lui. Vous vous laissez couler au fond et vous ne bougez plus. Le poisson vient vous voir, et là vous le fléchez. Mais c’est lui qui est curieux, c’est pas vous qui générez l’intérêt. Joël Dupuch

Sur les planches

« Conversation(s) », son spectacle seul en scène monté pour 2021 mais jamais joué à cause du Covid sera présenté « à la rentrée », indique l’artiste, sans avancer de date et de lieux précis.Pour ce qui est du synopsis, tout est dans le nom : « C’est vraiment une conversation. J’espère qu’à la fin il y aura un débat, des questions auxquelles je pourrais répondre. J’ai envie qu’il y ait de l’échange. Globalement, mon parcours de vie a généré quelques réflexions plus ou moins intelligentes, alors si je peux les partager avec d’autres, ça serait bien », témoigne le comédien amateur.

Ce spectacle, c’est des tranches de ma vie. Chaque fois qu’on a un coup dur ou une belle réussite, on se sent seul au monde, on a l’impression qu’il n’y a qu’à nous que ça arrive, et particulièrement quand on est dans la merde. On pense même par fatuité que jamais personne dans l’univers n’a été aussi malheureux que nous. Mais si on parle avec les autres, on s’aperçoit que plein de gens avec des qualités exceptionnelles se sont retrouvés dans la merde. Certains s’en sont sortis, d’autres pas, mais tout le monde fait son chemin quand même.Joël Dupuch, comédien

Le dernier ostréiculteur de sa dynastie 

Joël Dupuch a 68 ans. La retraite, très peu pour lui : « Je pense que tant qu’on a des jambes il faut rester en activité. Tous mes potes qui partent à la retraite finissent mal. »Pire, il redoute l’oisiveté : « Si on sort du mouvement, le téléphone ne sonne plus, personne ne nous demande plus rien, on a rien à faire, et là, si on arrive à vivre longtemps, on passe plus de temps à faire chier les autres qu’à rendre service. » Joël Dupuch n’est pas prêt de s’arrêter, et avec lui finiront près de 150 ans d’ostréiculture sous son patronyme, ses enfants ayant d’autres projets.Est-ce que ça l’empêche de dormir ? Pas du tout.  » J’ai clôt la première histoire, ce qui a été très difficile. C’est terminé maintenant, c’est plus les huîtres Dupuch. J’ai pas du tout envie que qui que ce soit supporte le poids d’une responsabilité quelconque. Je pense qu’il faut choisir sa vie », nous dit-il.

La politique, non merci

Avec son bagou, Joël Dupuch aurait tout d’un politicien redoutable sur la scène locale. Mais non. Pas intéressé. Pourtant, certaines choses l’agacent, comme toutes ces règles faites « pour les touristes » mais valables toute l’année et qui empêchent « aux indigènes et autochtones » de camper là où ils veulent, de se promener n’importe où, d’accoster où bon leur semble…

Des milliers de touristes défilent chaque jour au Cap-Ferret, notamment en été. Un flux encadré par des règles qui pour certaines déplaisent à Joël Dupuch. (©Richard Monteil / Actu Bordeaux)« Quand je vois des panneaux d’interdiction, ça m’enlève un bout de ma vie. J’ai pas grandi comme ça. J’ai grandi dans un espace de liberté. C’est hyper égoïste, faut bien mettre des règles, mais que les autochtones morflent de situations qu’ils n’ont pas créées, ça m’énerve », tempête l’aventurier.Alors, pourquoi ne pas les changer lui-même, ces règles, en jouant le jeu des urnes auxquelles les touristes ne sont guères conviés ? « J’ai vécu dans l’univers politique, je trouve que les gens qui en font ont beaucoup de patience face à un tyrannie de minorités et des procéduriers qui est affligeante. Moi, j’aime trop la paix et je ne supporte pas suffisamment les imbéciles pour faire de la politique. » Voilà qui est dit.De toute façon, son but à lui n’est pas de faire sauter toutes les barrières, mais juste de débrider les joies, les cœurs, les sourires. « La politique, c’est l’envie de grandes actions, et je me suis rendu compte à chaque fois que j’ai été là-dedans qu’on déployait une énergie phénoménale pour accoucher d’une souris. » Cette énergie phénoménal, Joël Dupuch préfère la garder pour « essayer de diffuser du bonheur » autour de lui.Suivez toute l’actualité de vos villes et médias favoris en vous inscrivant à Mon Actu.