Que signifie l'expression « l'homme est un animal mtaphysique » ?


Métaphysique  : que signifie ce mot ? Métaphysique = après la Physique. On sait que l’expression vient d’un bibliothécaire de la bibliothèque d’Alexandrie qui, voulant classer un ouvrage d’Aristote où il était question de Dieu, le premier moteur, qui n’appartenait ni à la physique (science de la nature), ni à la science, ni à la morale, ni à la logique, le classa « après la physique » (meta te phusikè).

La métaphysique est donc le domaine des choses invisibles  : Dieu, la liberté, l’âme. Or, pour nos sens, les choses invisibles n’existent pas.

il n’y a que des phénomènes.

Mais notre raison, elle, a tendance à viser l’inconditionné, les causes premières, ce que Kant appelle les « noumènes », ce dont il nous est impossible de faire l’expérience.

L’homme est un animal.

Il a un corps, il a des besoins, c’est un mammifère. Mais l’homme est un être métaphysique en puissance.

L’homme est un animal doué de langage.

Dit-on la même chose quand on dit « l’homme est un animal métaphysique » et « l’homme est un animal doué de langage ? »

« L’être humain parle. Nous parlons éveillés ; nous parlons en rêve. Nous parlons sans cesse, même quand nous ne proférons aucune parole, et que nous ne faisons qu’écouter ou lire ; nous parlons même si, n’écoutant plus vraiment, ni ne lisant, nous nous adonnons à un travail, ou bien nous abandonnons à ne rien faire.

Constamment nous parlons, d’une manière ou d’une autre. Nous parlons parce que parler nous est naturel. Cela ne provient pas d’une volonté de parler qui serait antérieure à la parole.

On dit que l’homme possède la parole par nature. L’enseignement traditionnel veut que l’homme soit, à la différence de la plante et de la bête, le vivant capable de parole. Cette affirmation ne signifie pas seulement qu’à côté d’autres facultés, l’homme possède aussi celle de parler.

Elle veut dire que c’est bien la parole qui rend l’homme capable d’être le vivant qu’il est en tant qu’homme. L’homme est homme en tant qu’il est celui qui parle. »(Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, Gallimard, p.

13)

L’homme parle. L’homme est un animal doué de langage. Les animaux communiquent, mais ils ne parlent pas.

D’après Aristote, la plante possède une âme végétative, l’animal possède une âme végétative et sensitive, l’homme possède une âme végétative, sensitive et rationnelle, c’est un être parlant. Le langage peut porter sur des « étants » ou sur l’Etre. En tant qu’animal rationnel, l’homme s’interroge sur les « étants », il a affaire à des étants.

L’esprit métaphysique débute quand il commence à se détourner des étants pour se tourner vers l’Être.

La question de l’Être a été formulée par Leibniz de la façon suivante  : « pourquoi y-a-t-il quelque chose, plutôt que rien ? » L’homme est un animal métaphysique ; la métaphysique concerne les questions qui ne sont ni scientifiques, ni techniques, ni morales, ni politiques, ni juridiques mais qui concernent Dieu, la liberté, l’âme, le monde, le sens, les fins dernières.

Dans son livre L’esprit et le cosmos, Thomas Nagel explique qu’une conception cosmologique du tout qui ne prend pas en compte l’esprit, la conscience, la connaissance et la valeur est engagée dans une impasse.

Il faut inclure l’esprit résultat du développement de la vie en tant qu’état le plus récent de la longue histoire cosmologique dans la théorie du Tout.

L’homme est un animal métaphysique. Il se pose des questions fondamentales.

La question de l’origine, de l’essence, de la destinée. Il est le seul animal qui sait qu’il va mourir.

L’homme est un animal métaphysique quand il commence à se poser de façon authentique la question du sens  : comment donner un sens à une existence finie ? Il est un animal métaphysique quand il commence à se poser la question de la mort, de la liberté.

Il est un animal métaphysique quand il commence à se poser la question de l’ipséité (le fait d’être lui-même et pas un autre). Il a conscience ou il peut avoir conscience qu’il vit seul et qu’il meurt seul.

La prise de conscience de ces faits peut engendrer l’angoisse.

L’angoisse n’est pas la peur. On a peur devant un danger précis  : un animal menaçant par exemple. L’angoisse est sans pourquoi.

On ne sait pas au juste pourquoi on est angoissé. L’angoisse commence quand on quitte le territoire du connu pour s’aventurer dans celui de l’étrangeté, l’inquiétante étrangeté dit Freud. Dans le territoire du connu, il y a toujours une réponse à nos questions, pas dans celui de l’angoisse, c’est pourquoi on fait comme si le problème était résolu au lieu de le laisser nous interroger.

« Donc j’étais tout à l’heure au jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine.

Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination.

Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces dernier jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ». J’étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps.

Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc là-haut, c’est une mouette », mais je ne sentais pas que ça existait, que la mouette était une « mouette-existante » ; à l’ordinaire, l’existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d’elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j’avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête, le mot « être ».

Ou alors, je pensais. comment dire ? Je pensais l’appartenance, je me disais que la mer appartenait à la classe des objets verts ou que le vert faisait partie des qualités de la mer. Même quand je regardais les choses, j’étais à cent lieues de songer qu’elles existaient  : elles m’apparaissaient comme un décor. Je les prenais dans mes mains, elles me servaient d’outils, je prévoyais leurs résistances.

Mais tout ça se passait à la surface. Si l’on m’avait demandé ce que c’était que l’existence, j’aurais répondu de bonne foi que ça n’était rien, tout juste une forme vide qui venait s’ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà  : tout d’un coup, c’était là, c’était clair comme le jour  : l’existence s’était soudain dévoilée.

Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite  : c’était la pâte même des choses, cette racine était pétrie dans l’existence. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s’était évanoui  : la diversité des choses, leur individualité n’était qu’une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restait des masses monstrueuses et molles, en désordre – nues, d’une effrayante et obscène nudité.

J’étais là, immobile et glacé, plongé dans une extase horrible. Mais, au sein même de cette extase quelque chose de neuf venait d’apparaître ; je comprenais la Nausée, je la possédais. À vrai dire je ne me formulais pas mes découvertes.

Mais je crois qu’à présent, il me serait facile de les mettre en mots. L’essentiel c’est la contingence. Je veux dire que, par définition, l’existence n’est pas la nécessité.

Exister, c’est être là, simplement ; les existants apparaissent, se laissent rencontrer, mais on ne peut jamais les déduire. Il y a des gens, je crois, qui ont compris ça. Seulement ils ont essayé de surmonter cette contingence en inventant un être nécessaire et cause de soi.

Or, aucun être nécessaire ne peut expliquer l’existence  : la contingence n’est pas un faux semblant, une apparence qu’on peut dissiper ; c’est l’absolu, par conséquent la gratuité parfaite. Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cœur et tout se met à flotter.

 »

Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)

Sartre fait l’expérience de l’existence pure, que les choses existent alors qu’elles pourraient ne pas exister ou exister autrement, de la contingence, quand l’existence n’est pas cachée par le langage, quand elle apparaît dans sa nudité.

Emmanuel Kant a montré que la raison pure ne pouvait pas répondre à ces questions  : l’existence de Dieu, de la liberté, de l’âme, du monde, etc. , qu’elles étaient du domaine de la foi et non du savoir.

« J’ai borné le savoir pour laisser une place à la foi ». Mais avant d’éventuellement adopter la foi ou autre chose, il faut d’abord se poser ces questions, sans y répondre nécessairement.

La mort  : comme l’a montré Martin Heidegger (Être et Temps), on peut vivre et mourir dans l’anonymat du « on ».

L’esprit métaphysique commence quand on prend la mort au sérieux. Non pas quand on se dit qu’on va mourir, que je vais mourir comme tout le monde, mais que cet événement me concerne en propre  : je vais mourir de ma propre mort et pas de celle d’un autre.

L’ipséité (la solitude) .

Je commence à prendre conscience de ma dimension métaphysique quand je réalise que je suis seul, que je vis seul et que je meurs seul. Personne ne peut mourir à ma place. Personne ne peut vivre non plus à ma place.

La tentation est grande de renoncer à mon individualité pour me fondre dans un groupe, d’aliéner ma liberté pour me laisser guider. Je partage les valeurs du groupe auquel j’appartiens, le groupe en retour me rassure sur le bien fondé des valeurs auquel j’adhère. Il y a renforcement dans l’aliénation.

Comme le dit Michel de Certeau  : « il y a quelque chose de pourri dans toute institution ». Or être un animal métaphysique, c’est être un « marcheur solitaire » (l’homme qui marche de Giacometti). Un être humain peut également s’identifier à une fonction ou à une profession  : il est tout entier garçon de café ou professeur.

La liberté  : je suis libre dans une certaine mesure, au-delà de tous les déterminismes biologiques et sociologiques. Je me donne des excuses  : « je ne l’ai pas fait exprès », j’utilise les artifices de la mauvaise foi pour échapper à cette liberté qui me fait peur. Je me réfugie dans l’immanence.

Le sens  : c’est moi et moi seul qui peux donner du sens ou ne pas en donner à ma vie. Je peux choisir la solidarité humaine comme le docteur Rieux dans La Peste ou imaginer Sisyphe heureux, mais ce choix n’est pas donné d’avance. Le monde n’a pas de sens a priori.

C’est à moi de choisir ou de ne pas choisir de lui donner un sens.

Dans le Mythe de Sysiphe, Albert Camus évoque l’expérience de ce que Kierkegaard appelle la « répétition »  : Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps.

 Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience.

Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence .

En soi, la lassitude a quelque chose d’écoeurant. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle.

Ces remarques n’ont rien d’original. Mais elles sont évidentes  : cela suffit pour un temps, à l’occasion d’une reconnaissance sommaire dans les origines de l’absurde. Le simple « souci » est à l’origine de tout.

 » (p.106-107)

Nous pensons dans les mots (Hegel). Les mots peuvent servir à désigner l’étant, mais aussi à parler de l’Être.

Tous les étants ont l’être, mais l’Être n’est rien d’étant. Tout le monde voit une prairie verdoyante, des amandiers en fleur, mais on ne peut pas voir le printemps. Qu’est-ce que l’Être ? A priori, l’Être n’est rien d’étant, c’est un fait, le fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien.

Le langage n’est pas (seulement) un instrument au service de la pensée, ni un instrument au service de la technique, destiné à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes).

Seul la réponse à la question de l’Être fait de l’homme un animal métaphysique.

En effet, répondre à l’appel de l’Être, ce n’est pas seulement se poser de temps en temps la question de la finitude, de la solitude, de la liberté et du sens.

Je peux avoir recours à des conduites d’évitement, en banalisant la mort, en me réfugiant dans le divertissement (Pascal), en échappant à la liberté par la mauvaise foi, en refusant de me poser la question du sens ou en lui répondant trop vite.

L’homme n’est pas tout le temps un animal métaphysique. On peut vivre sans se poser toutes ces questions.

On peut vivre (presque) comme un animal, ou comme un animal rationnel. Mais n’y a-t-il pas, alors une dimension qui nous manque ?