"En arrivant à l'hôtel, Tapie a tout cassé" : Jean Fernandez, l'ancien coach de Nice, Cannes et Marseille fourmille d...


Trente ans qu’on ne s’était pas revus. Jean Fernandez est arrivé à Nice-Matin avec son épouse et Richard Conte.

Une visite surprise, amicale. Deux heures de bonheur. Il n’était pas venu pour un papier, ni pour se raconter.

Mais quand Jeannot parle football, il faut écouter, enregistrer et transmettre. Tant pis si les souvenirs arrivent en désordre. Le foot appelle la passion. Lui est habité. Si le temps passe, il n’a rien oublié d’une carrière riche de rencontres incroyables et d’aventures rocambolesques.

Aujourd’hui, les Fernandez vivent à Auxerre. Lui a 68 ans et une silhouette de jeune premier. Derrière ces mille histoires, il y a un homme bien.

« On n’a pas vu Krol, mais j’ai vu Maradona »

« Je n’avais jamais vécu ça. C’était lors de ma dernière année de joueur sous le maillot de l’AS Cannes. L’immense Rudi Krol, lui aussi, allait mettre un terme à sa carrière.

« Dove Krol? » Tout le monde était stupéfait. En fait, il s’était embrouillé avec l’agent qui avait monté ce match pour une question financière. On est resté trois jours à Naples, on n’a jamais vu Rudi.

La veille de la rencontre, je suis allé assister à l’entraînement du Napoli. Il y avait tout l’effectif sur une moitié de terrain.

Et Maradona seul sur l’autre moitié. Il jonglait, il frappait sous les acclamations de 5.000 personnes qui n’avaient d’yeux que pour lui. C’était surréaliste. Lors du match, je l’ai pris en individuel. Mamamia. Après, il m’a donné un maillot.

A Naples, on n’a jamais vu Krol, mais moi, j’ai vu Maradona. »

« Zidane sur le terrain des Mûriers 2 : un choc »

 

« Un jour, à Cannes, je finis l’entraînement des pros et Monsieur Varraud, un ancien recruteur qu’on ne présente plus, m’arrête sur le chemin.

« Jeannot, j’ai repéré un jeune avec une sélection régionale du côté de Marseille. Il y avait tous les recruteurs des clubs de D1 et D2. Eux ne l’ont pas vu, et moi je n’ai vu que lui. Il faut que tu viennes l’observer ».

Je me rappelle comme si c’était hier. Zidane était là pour trois jours, mais monsieur Varraud, pour qui j’avais un immense respect, voulait que je le voie tout de suite. Ok. Je pars sur le terrain des Mûriers 2. Là, j’aperçois une tige. Longiligne. Fin.

Mais quand il touchait le ballon, la lumière s’allumait. Un choc. Il n’avait pas 15 ans, mais il possédait le même toucher de balle qu’à la Juve ou en équipe de France des années plus tard. Un phénomène.

Contrôles, feintes, dribbles, frappes, ouvertures. Je n’avais jamais vu ça. J’ai attrapé monsieur Varraud : « Lui, il faut qu’il signe maintenant. Pas besoin d’attendre 3 jours. »

A 16, 17 ans, il montait chez les pros. Pour sa première licence stagiaire, il y avait ses parents dans la pièce. Le papa, me dit: « Monsieur Fernandez, je peux vous parler ? Vous pensez que Yazid va réussir dans le football? »

Je lui ai répondu : « Pas d’inquiétude Monsieur Zidane. Il réussira grâce à ses qualités de joueur et à l’éducation que vous lui avez donnée ». Je n’oublierai jamais le regard plein de fierté et d’émotion de cet homme.

Avec mon épouse, nous passons quatre semaines par an en Espagne. On a été reçus par Yazid à Madrid quand il entraînait le Real.

J’ai assisté à ses entraînements. Il me présentait comme son premier coach. Zidane a tout réussi : sa vie de joueur, d’entraîneur et d’homme. »

« Je vendais le poisson sur le marché »

« Ce que j’ai vécu de plus fort dans ma carrière d’entraîneur reste l’AS Cannes. Parce que ce fut le début d’une grande aventure.

Là-bas, j’ai connu des gens extraordinaires comme Richard (Conte). Là-bas, je me suis ouvert, découvert.

Je n’ai jamais oublié d’où je viens. Je suis pied-noir. Je n’ai pas fait d’études. Je suis le fils d’un poissonnier.

A 14 ans, j’étais tôt sur le marché pour vendre du poisson avec mon père. A 4 heures du matin, j’avais les mains dans la glace. Je n’allais pas à l’école. J’ai grandi à Cers, un village à côté de Béziers.

A 19 ans, j’ai perdu mon papa et j’ai dû faire un choix : le poisson ou le foot. Ce fut le foot. J’étais moins doué que les autres, mais je me suis accroché. J’ai joué à Béziers où j’ai eu la chance de connaître un homme extraordinaire : Jo Bonnel (international qui a évolué à l’OM avant de devenir entraîneur). Il m’a ouvert les portes du centre de formation de l’OM. Et ma carrière a débuté. »

« Platini, c’était le génie »

« A Marseille et à Bordeaux, j’ai joué avec Marius Trésor. Il avait des qualités exceptionnelles. C’était un monstre physique.

Il allait deux fois plus vite que les autres. Il récupérait tous les coups. Mais le plus grand, le plus fort avec qui j’ai évolué, c’est Michel Platini. J’ai eu la chance d’être son coéquipier en équipe de France olympique. On a fait les JO de Montréal en 1976. Et Platini, il est là-haut. Top player. Un génie du jeu.

J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour Zidane que j’ai eu à Cannes, mais pour moi, Platini est au-dessus. Il est dans le top 5 de l’histoire du foot derrière Pelé, Maradona, Cruyff et Messi.

J’allais à Turin quand il portait le maillot de la Juve. A Bordeaux, j’ai joué avec Gigi (Giresse), Tigana, Lacombe. Trois joueurs merveilleux. Mais Platini ! Un meneur d’exception.

Meilleur buteur du championnat italien pendant trois saisons quand le Calcio était la référence mondiale. J’ai vu Juventus-Naples (3-3), Platini face à Maradona. Plus qu’un match, un chef-d’œuvre.

Les gens étaient fous. Platini, c’était l’intelligence, la technique. A Nancy, j’ai bien connu son papa. Ah Platoche. Chaque fois que je vois Infantino, j’ai des boutons. »

« Et Tigana a haussé la voix »

« Lors de ma dernière saison bordelaise, on se déplace à Saint-Etienne. Un choc. Platini, Lopez, Larios, Rep d’un côté, Trésor, Giresse, Tigana, Lacombe de l’autre.

Ce soir, on ne va voir que Tigana et les Girondins !  » Au bout de dix minutes, on était menés 3-0. Un but et une passe décisive de Platoche. On en avait pris cinq. »

« J’ai passé trois jours chez Monsieur Batteux »

« Jeune coach, j’allais voir travailler les grands. Boskov à Gènes, Ivic à Porto, Cruyff quand il dirigeait l’Ajax. Et je suis allé voir Monsieur Batteux chez lui à Meylan. Pendant trois jours, nous avons parlé de football. Je lui ai posé mille questions.

En le quittant, je lui ai demandé : « Monsieur Batteux, c’est quoi un grand entraîneur? »

Il m’a répondu : « Un grand entraîneur, c’est celui qui gagne. Pour gagner il lui faut de grands joueurs. Et les grands joueurs jouent dans les grands clubs. Et les grands clubs, il n’y en a pas beaucoup. » Pas mieux. »

« J’ai fait 30 kilomètres et j’ai changé de planète »

« Ce qui m’a fait mal à Nice, c’est l’hostilité des supporters. Les Niçois me reprochaient le fait de venir de Cannes.

Pour eux, j’étais le Cannois. Ils ne le supportaient pas. Les relations se sont vite tendues avec le président Innocentini.

Au Gym, j’ai tout de suite senti que je ne pourrais pas m’inscrire sur la durée. En décembre, j’ai démissionné. Je prenais des coups, je ne prenais pas de plaisir. Sur le banc de Cannes, je m’étais éclaté. Les gens étaient sympas avec moi. J’ai fait 30 kilomètres, j’ai changé de planète.

Et cette erreur-là ne m’a pas servi de leçon. Je l’ai refaite en passant de Metz à Nancy. J’ai eu une relation extraordinaire avec le club et le public de Metz.

Quand je suis arrivé à Nancy, des années après, j’ai ressenti exactement le même désamour qu’à Nice. Je me suis dit: « T’es con !  » 

Après ma démission au Gym, je passe Noël chez ma mère.

Le téléphone sonne.

C’est Bernard Tapie. Il me dit: « Fernandez, on vient de prendre Raymond Goethals. Il quitte Bordeaux pour l’OM. On cherche quelqu’un pour l’épauler. On a pensé à toi. Est-ce que ça t’intéresse? »

 J’ai réfléchi. J’ai appelé Bernes. Et j’ai dit ok. »

« Goethals me dit: « On va jouer comme ça. » »

« A Marseille, j’ai été l’adjoint de trois monuments: Raymond Goethals, Tomislav Ivicć et Franz Beckenbauer.

En 1991, je vivais à l’hôtel avec Goethals. Petit-déjeuner, déjeuner, dîner. Tous les repas face à lui. Il avait envie de manger des moules frites, je l’emmenais au restaurant. J’allais lui acheter ses cigarettes: des Belga. Sur le plan tactique, c’était un crack. Je me souviens d’une scène au tout début de notre collaboration. On venait de faire deux matchs amicaux.

Nous étions devant une soupe. Soudain, il me dit « Jeannot, va me chercher une feuille et un stylo. Regarde, on va jouer comme ça cette saison. »

Et il met trois défenseurs dans l’axe : Mozer à droite, Casoni à gauche et Boli au milieu. Ouf ! Aïe ! Je lui dis: « Monsieur Goethals, on est à Marseille. Vous pouvez mettre quatre ou cinq attaquants. Mais trois défenseurs centraux, il va y avoir le feu. »

 Premier match de championnat, au Vélodrome, contre le Lyon de Domenech.

Résultat: 7-0. Un festival. Papin avait tout cassé.

Derrière, on avait tout verrouillé. On avait mis deux heures pour quitter le vélodrome. J’étais aussi son chauffeur. Les gens voulaient toucher Goethals devenu un dieu vivant en 90 minutes. »

« En arrivant à l’hôtel, Tapie a tout cassé »

« La victoire de l’OM en Ligue des champions en 1993 à Munich est née deux ans avant. A Bari. Tout part de cette finale perdue face à l’Etoile Rouge de Belgrade. On est dans le bus qui amène au stade. Je suis assis derrière Bernard Tapie.

Je le surprends en train de mimer le fait de tenir la Coupe, de la soulever. Il était possédé. Je me suis dit: il est fou ! Qu’est-ce qui lui prend? On connaît la suite. On perd aux tirs au but.

Tapie ne supportait pas l’échec, la défaite. Il était dévoré par la haine. Dix minutes plus tard, la scène était devenue un lieu mortuaire. On n’entendait que les couverts.

Il m’appelle : ‘‘Cette nuit, tu dors dans la chambre du Belge. J’ai peur qu’il nous fasse une crise cardiaque. Tu as vu sa tête ? On dirait qu’il a 95 ans. Il va y passer. Et tu lui enlèves les Belga. Il s’étouffe. »

Du Tapie dans le texte. Plus tard, il quittera la salle, en compagnie de son épouse, après avoir remarqué que la table des invités, où se trouvaient Beckenbauer et des joueurs qui n’avaient pas disputé la finale, étaient au champagne.

Le lendemain matin, il nous réunira tous dans la salle de réception. Le discours dure trois minutes. Je m’en souviendrai toute ma vie : « Ecoutez-moi bien, la Ligue des champions, je l’ai perdue hier soir, je vais la gagner demain. La différenc ? Aujourd’hui, je sais avec qui je vais la gagner et avec qui je ne vais pas la gagner. »

Les mecs se regardaient. Moi, je regardais Tapie. Incroyable.

Et 1993 a commencé ce matin-là. Tapie, c’était une machine de guerre. Il était hors norme. Il dégageait une énergie folle.

Quand il entrait quelque part, on sentait le souffle. Il avait aussi le souci du moindre détail. Quand j’ai pris un appartement, j’avais une ligne de téléphone qui lui était réservée. Il pouvait m’appeler en pleine nuit et me garder deux heures. »

« Ce métier, on le fait pour ça »

« 1992. Un matin, Bernard Tapie me dit: « Goethals, c’est fini, tu prends l’équipe ». Bordeaux m’avait proposé un contrat de quatre ans.

Battiston m’avait appelé, le président Afflelou me voulait. Ce métier on le fait pour ça. J’ai dit banco. Oui à. Tapie. Oui, mais j’ai demandé que Goethals reste dans le staff.

Après un Euro raté en Suède, je récupère les internationaux cramés. Physiquement et mentalement.

Moi, j’ai 38 ans, mais Goethals en a 72. Il n’a jamais gagné la Ligue des champions. Bref, je n’étais pas en position de force malgré ma place de numéro 1.

Et ils ont de nouveau interverti. En janvier, les résultats étaient décevants. Tapie m’appelle et me dit: « On te retire l’équipe. Mais je te donne un conseil. Un seul : tu encaisses, mais tu restes dans le groupe. Tu redeviens l’adjoint du Belge. Et tu vis le moment de l’intérieur. Avec nous » 

Tapie m’aimait bien. Je lui ai dit: « Président, c’est au-dessus de mes forces. J’ai entraîné l’équipe pendant six mois, je ne me vois pas redescendre numéro 2 derrière Goethals » Et je suis parti en Arabie Saoudite. »

« Mais c’est qui ce mec? »

« Un soir, alors que je suis entraîneur de Metz, un éducateur me rattrape sur le parking. ‘ »Coach, attendez ! J’ai vu un joueur de Brest, en National, il est fantastique. Il s’appelle Ribery. » 

Je me débrouille pour avoir le nom de son agent: John Bico qui m’envoie une cassette d’un match.

C’était Nantes-Brest (4-0) en Coupe de France. Je perçois qu’il se passe toujours quelque chose lorsque ce Ribery touche le ballon. Je le remarque aussi en fin de match parce qu’il s’exhibe devant une caméra, enlève son maillot et montre son tee-shirt où il est inscrit: « Je t’aime Wahiba !  » 

Je me dis: c’est qui ce mec? Mais il me plaît. J’en parle au président Molinari et je pars le voir jouer à Raon l’Etape avec Brest.

A la fin du match, je rentre avec John Bico et Franck Ribery dans la voiture. Je ne voulais surtout pas qu’il m’échappe.

Le lendemain, il signait à Metz. Il ne coûtait rien. Après lui avoir fait visiter le club, il demande à me voir : « Coach, vous pensez vraiment que j’ai le niveau pour jouer en Ligue 1? »

J’avais une bonne équipe avec les Obraniak, Beria, Signorino.

Les gars m’interpellent: « Oh coach, on vient de monter en Ligue 1 et vous recrutez un gars de National? »

En un entraînement, Ribery s’est mis tout le monde dans la poche. Fin août, on est premier du championnat. Il vole. Six mois plus tard, il s’envole pour signer à Galatasaray. »

« Allo, coach, il y a un souci. »

« En 2005, je signe à l’OM. Ribery doit me rejoindre. Il me l’a promis. Alors que nous descendons à Marseille avec mon épouse, en voiture, le portable sonne.

C’est Franck : « Allo, coach, il y a un souci. J’ai eu Didier Deschamps au téléphone. Il me veut. Monaco est d’accord. Il m’a convaincu. Je vais finalement signer à Monaco ».

Je transpirais. Je roulais à 200 à l’heure. La voiture zigzaguait. Je lui dis: « Franck, tu ne peux pas me faire ça ».

Je l’entends éclater de rire : « Mais coach, vous m’avez cru? Je déconne !  » C’est ça Ribery. Un gosse. Toujours en train de plaisanter. Mais attention : respectueux. Ok, il pouvait se laisser embarquer par ses potes de quartier. Mais c’est un mec super. La France a une fausse image de lui.

Si je vais à la guerre, je le prends avec moi. Il fait partie de mes chouchous. A Munich, il nous a reçus comme des rois. »

« J’avais pris 25 kilos »

« Je n’ai jamais eu l’impression de travailler. Entraîneur, est une vocation, une passion. Mais c’est un métier qui use.

Le stress, moi, je le mangeais. J’ai d’ailleurs pris 25 kilos.

Trente ans sur le banc et jamais une nuit complète. A la fin, j’étais cuit, vidé. J’ai mis ma vie entre parenthèses pour le foot. Mais je n’ai aucun regret. »