comment la théorie d’un accident de laboratoire est revenue au premier plan


Le laboratoire P4, de l’Institut de Virologie de Wuhan, est au coeur des soupçons./Hector Retamal

Un an et demi après ses débuts, une question reste sans réponse  : d’où vient le SARS-CoV-2, le virus à l’origine de la pandémie de Covid-19, qui a causé plus de 3,8 millions de morts et plus de 175 millions d’infections ? Au printemps 2020, le discours scientifique semblait s’accorder sur une contamination animale, de la chauve-souris à l’homme par un autre intermédiaire. Mais de nombreux chercheurs, depuis plusieurs mois, appellent à étudier d’autres possibilités écartées trop vite selon eux, comme celle d’un accident de laboratoire.

Retour sur de longs mois de débats dont l’issue reste encore incertaine.Tout commence au début de l’année 2020. Les courbes des décès et des cas montent un peu partout dans le monde.

À Wuhan, premier foyer déclaré de l’épidémie en Chine, un confinement est instauré fin janvier. En Occident, seules des mesures limitant les rassemblements commencent à se mettre en place, petit à petit. En clair, le public et les autorités sont surtout préoccupés par la gestion de la crise.

En coulisses, pourtant, l’origine de l’épidémie fait déjà l’objet de discussions. Le 28 janvier, le patron de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, rencontre le président chinois Xi Jinping et évoque l’idée d’envoyer des experts à Wuhan pour enquêter sur le sujet, d’après le Wall Street Journal.Internet s’affole.

Le virus est-il d’origine naturelle ? Vient-il du pangolin, de la chauve-souris, des deux ? Est-il issu d’un accident de laboratoire ? Ou, hypothèse plus sombre  : s’agit-il d’un virus volontairement augmenté et lâché dans la nature à des fins funestes, comme le suggère par exemple le Washington Times, média aux relents complotistes ? Le fait que Wuhan abrite notamment un Institut de Virologie, doté de plusieurs laboratoires aux niveaux de sécurité P3 et P4, ainsi qu’un centre de prévention et de contrôle des maladies, lui aussi doté de laboratoires au niveau P2 et P3, fait jaser.« Théories du complot »Les conjectures scientifiques et suggestions conspirationnistes poussent un groupe d’experts à lancer un appel dans la prestigieuse revue The Lancet le 19 février. « Nous nous mobilisons pour condamner fermement les théories du complot suggérant que le Covid-19 n’a pas d’origine naturelle », lit-on dans le communiqué, signé notamment par l’éminent épidémiologiste allemand Christian Drosten (qui conseille la chancelière Angela Merkel), ou encore Peter Daszak, président de l’ONG EcoHealth Alliance, et collaborateur de longue date de Shi Zhengli, directrice d’un des laboratoires de l’Institut de virologie de Wuhan.

À ce stade de l’épidémie, où les informations restent parcellaires, les auteurs de la lettre en sont convaincus  : le virus n’est pas une création humaine. « Des scientifiques venant de plusieurs pays ont publié et analysé les génomes de l’agent causal, le coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS-CoV-2), et ils concluent à une majorité écrasante que le virus trouve ses origines dans la faune, comme c’est le cas de nombreux pathogènes émergents », dit le communiqué.Mais si tout porte à croire que l’origine du virus est naturelle, la lettre oublie une possibilité  : celle d’un virus bien naturel mais qui a infecté des humains au cours d’un accident de laboratoire, lors de l’échantillonnage du virus sur le terrain ou encore par une fuite via des eaux usées ou des filtres à air défectueux.

« Le problème était posé différemment à l’époque  : la question opposait une émergence naturelle à une fabrication de toutes pièces », se souvient le virologue Étienne Simon-Lorière, de l’Institut Pasteur. L’hypothèse d’une fuite de laboratoire, ou d’un accident, « a été peu évoquée et peut-être éclipsée par ces questions de fabrication », estime-t-il.Des pratiques de laboratoire dangereuses .

Comme le président américain Donald Trump, très critique vis-à-vis de la Chine, qui persiste à qualifier le virus de « virus chinois », et refuse de reconnaître l’ampleur de la pandémie. Ses soutiens, eux, évoquent même l’idée d’un complot de Pékin. « Le fait de dire qu’il y avait plusieurs hypothèses pour l’origine du virus pouvait passer pour du complotisme, alors que la question de l’origine se posait scientifiquement », commente Florence Debarre, chercheuse en biologie évolutive à Sorbonne-Université.

« Début 2020, beaucoup d’articles de fact-checking avaient mis dans le même panier les multiples hypothèses liées à un laboratoire, en les confondant avec la création volontaire d’une arme biologique. Mais un accident de terrain ou de laboratoire est par exemple tout sauf volontaire. »Les scientifiques ne sont pas les seuls à se poser la question.

Fin mars 2020, les renseignements américains ajoutent le scénario d’une apparition « accidentelle » du virus en raison de « pratiques de laboratoire dangereuses » à sa liste de possibilités. Deux semaines plus tard., via des sources non identifiées, assure de son côté que le « patient zéro » serait un chercheur du fameux institut.

Laboratoire de Wuhan. La virologiste Shi Zhengli, directrice du laboratoire P3, dément tout lien avec le Covid-19 dans le « New York Times »./Johannes EISELE

Face aux attaques, la Chine riposte.

Elle suggère, par exemple, que le virus aurait pu être introduit en octobre 2019 par des marines américains lors des Jeux militaires de Wuhan. Shi Zhengli, surnommée « Batwoman » en Chine, pour ses études spécialisées sur les coronavirus de chauve-souris depuis des décennies, confie ensuite au journal Scientific American qu’aucune trace du SARS-CoV-2 n’était présente dans les congélateurs de son Institut de Virologie, à Wuhan. Vidéo : Origine du Covid : la thèse d’une fuite d’un laboratoire est «une manipulation politique», affirme la Chine (Le Figaro)

Origine du Covid : la thèse d’une fuite d’un laboratoire est «une manipulation politique», affirme la Chine

Vidéos suggérées

  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Âge, profil, indices: les critères d’une disparition inquiétante

    Le Figaro

  • Le Figaro
  • La chronologie de l’affaire Delphine Jubillar,

    Le Figaro

  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • Le Figaro
  • a disparue depuis six mois dans le Tarn. Cédric Jubillar, son mari, a été mis en examen pour «meurtre aggravé». Le procureur fait un point sur l’enquête.

    Le Figaro

  • Le Figaro
  • Le Figaro

VIDÉO SUIVANTE

Mystère autour de la mine de TongguanCe que la chercheuse ne mentionnera que quelques mois plus tard, c’est qu’un échantillon d’un virus nommé RaTG13, détecté en 2013 chez quatre patients ayant visité une mine dans la ville de Tongguan, dans la province de Yunnan, au sud-est de la Chine, a été étudié à l’Institut de Virologie de Wuhan.

Ce virus, aussi nommé RaBtCoV/4991, est proche à 96,2 % du SARS-CoV-2, dit-elle dans un addendum dans la revue Nature, en novembre 2020.Les deux virus restent cependant bien distincts, selon son équipe chinoise. « Ces patients n’étaient pas infectés par le SARS-CoV-2 », lit-on dans l’étude.

Les regards restent pourtant vissés sur Wuhan et son Institut de Virologie. Un article dans la revue BioEssays, datant d’août 2020, souligne qu’on y travaille sur des « gains de fonction », qui consistent à modifier, par exemple, un virus pour le rendre plus virulent, et mieux l’étudier. En même temps, l’idée du virus échappé du laboratoire est à nouveau mentionnée dans un article scientifique de la revue Médecine/Sciences.

Durant l’automne, les autorités chinoises, elles, persistent à suggérer que le virus du Covid-19 vient de l’étranger. Leur dernière théorie ? Le virus viendrait de l’importation de surgelés.Arrive 2021.

Après avoir affronté plusieurs vagues épidémiques, les autorités mondiales commencent, tour à tour, des campagnes de vaccination. En janvier, l’OMS, lance enfin une enquête dont les conditions se négociaient avec le pouvoir central chinois depuis des mois. Sur place, une équipe d’experts locaux et internationaux visite le fameux marché de Wuhan, qui regorgeait d’animaux de nombreuses sortes avant la pandémie.

Ils passent aussi par trois laboratoires locaux, ainsi que l’Institut de Virologie de Wuhan, examinent les dossiers de 76 000 patients compilés par plus d’un millier d’experts chinois et provenant de plus de 200 structures médicales de Wuhan, selon les informations du Wall Street Journal.Les ratés de l’OMSProblème  : les données fournies par les autorités chinoises sont des analyses, pas des données brutes. À l’Institut de Virologie, lorsque les experts demandent ce que sont devenues les données des virus stockés dans ses congélateurs – données en ligne jusqu’en 2019, comme l’a révélé le collectif d’experts D.

R.A.S.

T.I.C.

, le Dr Shi Zhengli leur répond qu’il a fallu les supprimer à cause de cyberattaques massives.

Peter Ben Embarek, chef de la délégation de l’OMS à Wuhan, spécialiste des zoonoses, lors d’une conférence de presse à Wuhan, le 9 février 2021./Hector RETAMAL

Les experts de l’OMS rendent leurs premières conclusions début février.

Pour eux, l’hypothèse d’une fuite de laboratoire reste « très peu probable ». En haut de leur liste, l’hypothèse de la « zoonose », à savoir la contamination d’un humain par un animal intermédiaire, lui-même probablement infecté par une chauve-souris.Dès sa publication, le rapport peine à convaincre.

« Une investigation scientifique crédible demanderait des accès à des registres, des échantillons, au personnel, aux structures de l’Institut de Virologie de Wuhan, ainsi que le Centre de prévention des maladies et l’Institut des produits biologiques de la ville. Elle nécessiterait une inspection des échantillons réfrigérés et congelés, des entretiens avec le personnel incluant les anciens et les actuels chargés de la construction, de la maintenance, de l’entretien, des traitements des déchets, de la sécurité, des animaux, des laboratoires et de l’administration. Il faudrait aussi des prélèvements sur les structures », énumère Richard Ebright, professeur à l’Université Rutgers, dans le New Jersey, et expert en biosécurité et microbiologie.

« La mission de l’OMS n’a rien fait de cela », conclut-il.Les renseignements américains mobilisésLe patron de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, réclame même une nouvelle enquête avec des experts spécialisés sur l’hypothèse d’une fuite du virus. Entre-temps, les appels de scientifiques réclamant une enquête indépendante sur les origines de la pandémie, se multiplient.

Il y a notamment celui signé par Jamie Metzl, ancien membre du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche, ainsi que les virologues et chercheurs au CNRS Étienne Decroly et Bruno Canard, relayé par Le Monde. Créé en février 2020, et porteur d’un message similaire, le collectif D.R.

A.S.T.

I.C. qui associe des biologistes, des ingénieurs connaissant le monde des laboratoires, ou encore des spécialistes de données, se fait de plus en plus entendre dans les médias.

En mai 2021, tout s’accélère. Un texte de 18 chercheurs publié dans la revue « Science », dont certains venant des prestigieuses universités de Stanford, Harvard et Yale, appelle lui aussi à étudier tous les scénarios. À la fin du mois, le président américain Joe Biden demande aux renseignements américains d’enquêter sérieusement pendant 90 jours sur les origines du virus – et de n’écarter aucune théorie, y compris celle d’une fuite accidentelle de laboratoire.

La révélation par le Wall Street Journal, fin mai, que trois chercheurs de l’Institut de Virologie de Wuhan seraient tombés gravement malades en novembre 2019, affichant des symptômes proches du Covid-19, renforce le faisceau d’indices, malgré les fermes démentis du porte-parole de la diplomatie chinoise Zhao Lijian, puis, cette semaine, de la docteure Shi Zhengli.Tous les chercheurs interrogés le rappellent  : la mise en avant de cette théorie de l’accident ne discrédite pas celle de l’origine naturelle. « On est là pour trouver l’origine, qu’elle soit naturelle ou que ce soit une fuite.

Mais la fuite d’un laboratoire ne devrait pas être écartée d’un revers de la main », résume l’ingénieur Rodolphe de Maistre, membre du collectif D.R.A.

S.T.I.

C. L’épidémiologiste Christian Drosten, très suivi en Allemagne, évoque d’ailleurs début juin au journal suisse Republik une contamination via un élevage d’animaux à fourrure, un sujet encore peu étudié, selon lui.À ce jour, aucune théorie ne dispose d’assez de preuves pour être la plus dominante.

Et déterminer l’origine du virus pourrait prendre des années. Il a fallu 14 ans pour connaître l’origine de l’épidémie de Sras, rappelle Nature. Tout avait commencé par un virus de chauve-souris, qui s’est probablement transmis par les civettes vers les humains.

« La Chine a une culture du secret qui consiste à cacher tout ce qui peut nuire à sa capacité de contrôle », estime Gilles Demaneuf, data scientist et membre de D.R.

A.S.T.

I.C. ou si c’est simplement pour éviter toute discussion, même dans le cas où ce n’est pas un accident.

 »