La crise du Covid-19 a eu raison de nos gestes écologiques


Une livraison Amazon à Manchester (Angleterre), le 19 octobre 2020, en pleine épidémie de Covid-19

ÉCOLOGIE – Lorsque son chargeur d’ordinateur l’a lâchée, au cours du deuxième confinement, Marie, 24 ans, a “craqué” pour une livraison Amazon. elle qui luttait ardemment contre l’incitation à la consommation. L’addiction aux achats en ligne s’est alors installée : commandes de bibelots, gadgets en tout genre, supports de téléphone portable, bijoux sur le site Assos. “J’ai réalisé des achats que je n’aurais pas faits sans le Covid-19, tout est livré dans des emballages et vient parfois de l’autre bout du monde. Ce n’est pas bon pour la planète mais j’avais besoin de combler un vide affectif”. Comme elle, beaucoup de Français à la conscience verte ou engagés pour l’écologie ont été contraints de changer leurs habitudes de consommation, renonçant à certaines de leurs valeurs, consciemment ou pas. En témoignent les ventes d’Amazon, qui ont augmenté de l’ordre de 40 à 50% pendant le 2e confinement selon le directeur général de la marketplace, ainsi que les ventes de produits sur Internet qui ont, elles, augmenté de 32% en 2020 d’après les chiffres de la Fédération d’e-commerce et de vente à distance (Fevad), publiés en février dernier.

Une livraison Amazon à Manchester (Angleterre), le 19 octobre 2020, en pleine épidémie de Covid-19

Le Covid-19 empêche de se projeter 

“C’est assez mécanique : ces modifications de pratiques sont directement liées aux politiques de santé publique, comme le confinement, le télétravail, la fermeture des commerces et des restaurants”, nous explique Xavier Briffault, chercheur en science sociale et philosophie de la santé mentale au CNRS, avant d’ajouter que “la crise du Covid a fait monter en flèche l’anxiété des Français et les a empêchés de se projeter dans l’avenir”. Or, pour lui, le souci écologique n’est possible qu’à condition de pouvoir se projeter. “Nous avons donc tendance, pendant la crise, à subvenir à nos besoins immédiats, même s’ils ne sont pas toujours compatibles avec nos idéaux environnementaux”, poursuit-il.  À l’instar d’Alexandre, éducateur sportif à Rennes, qui s’est senti “un peu bête”, le jour où, par souci de commodité, il s’est retrouvé à faire venir de Chine des accessoires sportifs, en quelques jours seulement. En temps normal, il privilégie des “modes de consommation plus écolos”, mais ce jour-là – en plein 3e confinement –  il s’est “laissé aller à la facilité”, concède-t-il. Depuis, s’il essaie “au maximum” de grouper ses achats en ligne, il commande “une fois par jour” des consoles, des câbles téléphoniques, des accessoires, pour sept euros en moyenne sur les plateformes de vente en ligne. “J’espère que je vais pouvoir retrouver une vie de consommateur normal après la crise mais je n’en suis pas sûr”, ajoute le jeune homme. Juliette Franquet, de l’association Zéro Waste France, redoute justement que ces pratiques, dangereuses pour l’écologie en raison “de tous les emballages engendrés par les commandes”, et les livraisons réalisées en des temps records ne s’inscrivent dans le temps, au-delà de la crise sanitaire. “Mais il y a une telle incitation à la consommation.”, fustige-t-elle. 

Les livraisons alimentaires, en vogue 

Parmi les autres comportements en vogue pendant la crise, les livraisons alimentaires, qu’elles se fassent via Uber Eats, Deliveroo. génèrent un taux de déchets “alarmant pour la planète”, dénonce Juliette Franquet. En 2019, plus de 200 millions de repas ont été livrés, générant plus de 600 millions d’emballages à usage unique qui ont terminé dans nos poubelles, selon les chiffres du ministère de la Transition écologique. Un marché en progression constante de 20% par an. “Et la crise sanitaire ne fait que renforcer cette tendance”, poursuit le ministère.  “J’ai commencé à me faire livrer mes courses, tout sous emballages pendant le deuxième confinement alors que j’évitais de le faire à tout prix auparavant”, reprend Marie. Avant la crise du Covid-19, elle privilégiait les circuits courts en “se rendant chez le primeur et en achetant des légumes de saison”. De son côté, Julie, 28 ans, réalise plusieurs fois par semaine des commandes sur la plateforme Uber Eats, pour un montant hebdomadaire de l’ordre de 100 euros, à savoir trois fois plus qu’avant le Covid-19. Pourtant, cette éducatrice canin est végan, c’est-à-dire qu’elle ne consomme aucun produit issu de l’exploitation animale et connaît l’importance de l’écologie. En réalité, cette jeune Parisienne doute que “boycotter” individuellement un service de livraison “ait une vraie influence sur l’environnement.” 

Mieux vaut un scooter qui livre trois familles que trois familles qui prennent la voiture pour aller au restaurantFrédéric Ghersi, chercheur du CNRS

Pas sûr, en effet, que se faire livrer ses plats modifie significativement l’impact environnemental de l’alimentation, décrypte au HuffPost Frédéric Ghersi, chercheur du CNRS au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired). “Tout dépend de ce à quoi cela vient se substituer”, nuance-t-il. Est-ce que se faire livrer génère plus de déchets qu’aller dans un restaurant? “Cela varie selon la livraison et le restaurant en question”, répond le chercheur.  Quant aux trajets liés aux livraisons Ubereats et Deliveroo –  réalisés en vélo ou à scooter- , qui peuvent générer des émissions de CO2, ils doivent, eux aussi, être mis en balance avec ce qu’ils remplacent, poursuit Frédéric Ghersi. “Mieux vaut un scooter qui livre trois familles que trois familles qui prennent la voiture pour aller au restaurant.” Et d’ajouter : “Si ça ne remplace rien mais qu’il s’agit de consommation de plus, réalisée par oisiveté et facilité, alors oui, il y a un problème écologique.”  

Nouveaux déchets et retour du plastique 

les associations écologiques s’inquiètent de l’apparition de nouveaux déchets avec le Covid-19, et du retour du plastique. “C’est le retour du tout jetable”, pointe notamment Juliette Franquet, de Zéro Waste France. Entre décembre 2019 et décembre 2020, le Syctom (syndicat mixte central de traitement des ordures ménagères)  a constaté en région parisienne une hausse de 29% des déchets issus du tri sélectif, qu’il attribue à cette modification des pratiques de consommation.  Sami, Parisien de 27 ans qui fait “très attention à la planète”, l’a constaté dans son quotidien : “Le nombre de masques jetables que j’utilise tous les jours, ainsi que les paquets de mouchoirs, les emballages, les gants, les gels hydroalcooliques, les lingettes, etc. Produire tous ces déchets pour me protéger du Covid-19 me pose un véritable problème éthique mais je n’ai pas vraiment le choix”. Une chose est sûre pour lui : ces gestes “pas très écolos” illustrent le fossé entre ses “actions” et son “inquiétude pour l’état du monde” à l’heure du Covid-19. 

“Partir loin et vite”

Car en dehors des produits jetables, Sami a vu ses trajets en VTC doubler entre la période qui précédait le premier confinement et aujourd’hui, lui qui, auparavant, privilégiait toujours les transports en commun et la marche. “Je fais appel à des chauffeurs Uber plusieurs fois par semaine afin échapper aux contrôles de police après le couvre-feu, pour des distances ridicules parfois”, concède-t-il. Poussée par le besoin de partir loin et vite, Marie a, elle aussi, renoncé à ses principes écologiques en prenant l’avion à deux reprises pour aller en Corse, en août et en octobre derniers. “Je m’en suis beaucoup voulue”, regrette celle qui choisit d’habitude des moyens de transport plus écologiques que l’avion.  Mais pour l’heure, tempère Frédéric Ghersi, les émissions en CO2 de ces trajets sont compensées par la diminution des déplacements pendulaires liés au télétravail. “Inutile de trop s’inquiéter maintenant. La question est plutôt de savoir si ces comportements vont perdurer dans le temps”, conclut-il. À écouter également sur le HuffPost: Les pires emballages de nos plats à emporter ne sont pas toujours ceux qu’on croit