Le jour où la BBC a piégé Diana


C’était le 20 novembre 1995. Face à Diana, Martin Bashir. Elle lui parle de son mariage malheureux, de sa dépression, et se livre à une critique féroce de la famille royale… Un séisme. La Reine exige le divorce du couple princier. Vingt-cinq ans après, Martin Bashir est démasqué : il avait manipulé lady Diana. La très honorable télévision anglaise est éclaboussée par le scandale.

B.C./B.B.C./SIPA

Notre mère a perdu la vie à cause de ça. » Pour le prince Harry, la BBC est responsable de la mort de Diana. Même le policé prince William contient à peine sa rage. Face caméra, regard sombre, il accuse la radiotélévision publique d’avoir « joué sur les peurs » et « alimenté la paranoïa » de la princesse disparue. Déclaration à double tranchant ::Interview de Lady Di en 1995 : un ancien directeur de la BBC démissionneLes deux frères ont découvert le rapport, publié le 14 mai, de lord Dyson, ancien président de la cour d’appel. Vingt-cinq ans après les faits, la conclusion se veut limpide : Martin Bashir. avait fait croire à Diana qu’elle était espionnée par son entourage. L’objectif : gagner sa confiance pour décrocher la grande interview sur l’échec de sa vie conjugale.C’était le scoop du siècle. Filmé au cœur du réacteur, le palais de Kensington, où résidait la princesse de 34 ans. Ce 20 novembre 1995, à l’écran, Diana ouvre de grands yeux cernés de khôl et parle d’une voix navrée : « Nous étions trois dans ce mariage, alors c’était un peu encombré. » Voilà pour la liaison entre Charles et Camilla. La réplique restera dans les annales pour sa tournure élégante. Mais, entre deux euphémismes, elle se confiait sans détour. Dépression à la naissance de William, boulimie… « Vous vous remplissez l’estomac quatre ou cinq fois par jour et ça vous réconforte. Puis votre ventre ballonné vous dégoûte et vous faites tout remonter. »

Diana doute même de la capacité de Charles à régner : « Le job au top, comme je l’appelle, lui imposerait d’énormes contraintes et j’ignore s’il pourrait s’y adapter. »

Devant leur téléviseur, 23 millions de Britanniques s’étranglent. trop de téléspectateurs ont eu le même réflexe : brancher la bouilloire pour se consoler avec une tasse de thé ! Sous leurs yeux, la « princesse des cœurs » assure que la famille royale l’a ignorée, méprisée, lui a collé une étiquette de « déséquilibrée » afin de la discréditer… Elle doute même de la capacité de Charles à régner : « Le job au top, comme je l’appelle, lui imposerait d’énormes contraintes et j’ignore s’il pourrait s’y adapter. » Ces confidences sont diffusées dans la très sérieuse émission « Panorama », sur la première chaîne de la BBC. Face à Diana, Martin Bashir boit du petit-lait. Jusqu’alors inconnu du grand public. Il fera un documentaire retentissant, mais très controversé, sur Michael Jackson, l’idole de l’époque. La princesse, elle, sera fauchée vingt et un mois après l’émission, le 31 août 1997, dans le tunnel de l’Alma.

En 1987, à l’Opéra de Munich. Cinq ans avant la séparation, les relations sont déjà tendues entre Diana et Charles./ABACA

Avec des si, on mettrait cette nuit de Paris en bouteille. Peu s’en privent de nos jours. À en croire certains, rien de tout cela ne serait arrivé sans cette maudite prise de parole. Cette fois, on tient le coupable de la mort de l’icône : Martin Bashir, et avec lui la « Beeb », comme on surnomme outre-Manche la radiotélévision publique. Harry le dit franchement ; William le sous-entend. Idem pour le comte Spencer, le frère de Diana. Car Buckingham n’était plus que rage froide. Un mois après l’interview, la Reine a ordonné à Charles et Diana de divorcer. Celle-ci allait perdre le dispositif de protection rapprochée auquel elle avait droit. Pour le quotidien conservateur « The Daily Telegraph », le soir de l’accident fatal.Ces messieurs ne sont pas du genre à paniquer si des paparazzis rôdent, ni à oublier de convaincre une princesse de mettre sa ceinture. Encore moins à prendre le volant aviné pour finir par foncer dans le pilier d’un tunnel. La thèse se tient… si l’on écarte les faits qui avaient précédé l’émission. Certes, le rapport de lord Dyson sur la rencontre de Bashir et Diana révèle une manipulation sordide. C’est la BBC qui, l’automne dernier, avait demandé une investigation indépendante. Elle y était contrainte, le comte Spencer n’ayant cessé de revenir à la charge. Témoin clé.

Bashir en fait trop. Diana, assure ce dernier, serait sur écoute même dans sa voiture, Charles l’aurait trompée avec Tiggy, la nounou des enfants, et le prince Édouard serait atteint du sida…

Selon l’enquête, à la fin de l’été 1995, Bashir a contacté lord Spencer pour lui dévoiler des relevés bancaires… fabriqués par ses soins. Ces documents étaient censés prouver qu’Alan Waller, ancien chef de la sécurité de Spencer, était payé pour l’espionner au profit de médias et de services secrets. Les faux relevés incriminaient aussi les secrétaires privés respectifs de Charles et Diana : une sombre histoire d’écoutes frauduleuses destinées à la salir… Bashir souhaitait la mettre en garde, et vite ! Puisque le reporter était estampillé BBC, le comte Spencer a alors pris l’affaire au sérieux et a organisé un rendez-vous entre eux trois. À huis clos.Le 19 septembre 1995, Bashir, Diana et son frère se retrouvent dans l’appartement londonien d’une amie de Spencer. Ce dernier prend des notes. Bashir en fait trop. Diana, assure ce dernier, serait sur écoute même dans sa voiture, Charles l’aurait trompée avec Tiggy, la nounou des enfants, et le prince Édouard serait atteint du sida… Mais la princesse, elle, mord à l’hameçon.

Pour décrocher le scoop. Et la BBC détourne sciemment le regard

Les semaines suivantes. Diana se montre de plus en plus distante avec son secrétaire privé et quelques amis… Mais pour l’interview, c’est yes ! Peu de temps après la diffusion, Matt Wiessler, le graphiste à qui Bashir avait confié la fabrication des faux relevés bancaires, soupçonne que ces documents ont servi à décrocher l’interview. Choqué, il s’en ouvre à la BBC. Celle-ci pose la question à Diana. Les supérieurs de Bashir l’interrogent aussi mais il réussit à les berner. Forts de ses réponses et du courrier de Diana, ils décident de s’en tenir là, même quand la presse s’en mêle au printemps 1996. Sachant pourtant que lord Spencer est un témoin clé, ils ne l’interrogent pas. Et passent l’éponge.Outre les techniques plus que douteuses de Bashir, c’est cette enquête bâclée qui fait maintenant bondir l’Angleterre. Les pubs ont rouvert et la bière y coule à flots, mais rien ne va plus car la Beeb, institution aussi ancienne et vénérée que la Reine, a failli ! Une aubaine pour Boris Johnson et les conservateurs qui ne la portent pas dans leur cœur – trop critique, trop « gauchiste »… Tant pis pour son prestige, ses documentaires animaliers réputés, ses dizaines de chaînes, ses 35 000 employés dans le monde… Quant aux tabloïds, c’est à qui hurlera le plus fort. À croire qu’ils sont autonettoyants. En 1992, l’un d’entre eux publiait les enregistrements secrets d’une conversation téléphonique entre Diana et James Gilbey, un « ami ». Les lecteurs pouvaient payer pour entendre la bande originale au téléphone ! C’était le soir du nouvel an 1989, dans le Norfolk, avec la famille royale ; la princesse s’était isolée dans sa chambre. Son interlocuteur lui donnait du « darling », elle lui lançait moult baisers sonores, se plaignait de « cette foutue famille », déclarait que Charles faisait de sa vie « une torture »…

Un mois après l’émission de la BBC, Diana apporte son soutien à Martin Bashir en affirmant qu’il ne lui a montré aucun document./ABACA

À la même époque, un autre quotidien dévoilait un enregistrement graveleux entre Charles et Camilla, où ce dernier lui proposait de vivre dans son pantalon, dans la cuvette de ses WC, et même de loger en elle sous forme de tampon hygiénique… Beaucoup l’oublient, mais la fameuse interview de 1995 n’a rien appris à personne. Un parfum de scandale flottait sur la cour. une biographie de Diana, à laquelle elle avait contribué, avait déjà révélé sa dépression, sa boulimie, ses automutilations, la liaison entre Charles et Camilla… Le prince avait lui-même admis son adultère un an auparavant, lors d’une interview. Diana rêvait d’une revanche. À la télévision, comme Charles. Des années que le royaume bruissait de la « guerre des Galles » et que Diana se sentait épiée, traquée. Elle questionnait même des médiums à ce sujet. Le divorce était inéluctable.

Martin Bashir, 58 ans, retravaillait pour la BBC depuis 2016 sur les questions religieuses. Il a démissionné juste avant la sortie du rapport de lord Dyson

Mais la BBC ne sortira pas indemne d’un tel scandale. Certes, elle a diligenté l’enquête et s’est confondue en excuses. Trop peu, trop tard. Après dix-sept années sur d’autres chaînes, anglaises et américaines, Martin Bashir, 58 ans, retravaillait pour la BBC depuis 2016 sur les questions religieuses. Il a démissionné juste avant la sortie du rapport de lord Dyson, pour raisons de santé. Il souffrirait de problèmes cardiaques. Le 23 mai, dans une interview au « Sunday Times », il a finalement regretté les faux relevés de compte et présenté ses excuses aux princes William et Harry. Tout en assurant n’avoir pas « voulu nuire à Diana de quelque manière que ce soit ».Durant cette tempête, Elizabeth II, elle. interrompues par la mort de Philip. Lors de la visite du porte-avions à son nom, elle marchait avec difficulté mais arborait un tailleur rouge vif et un grand sourire. God save le sang-froid de la Reine. Et celui de ses sujets, si souvent menacés de fièvre.