qui est Audrey Bourolleau, la fondatrice du «plus grand campus agricole du monde» ?


Fournis par Le Parisien
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Le vent soulève l’une de ses mèches noires. Ses grands yeux marron vert se plissent sous la lumière crue du milieu d’après-midi. Jean, chemise blanche, parka, Audrey Bourolleau regarde l’objectif. Ses bottines en caoutchouc campées dans le champ. L’attachée de presse intervient rapidement pour la recoiffer.« Vous ne voulez pas toucher la terre ? », lui propose le photographe du Parisien. Une pointe de malice traverse son visage encore juvénile. L’ex-conseillère agriculture d’Emmanuel Macron s’amuse : « Je caresse rarement les épis de blé. »Derrière sa fine silhouette, le ronflement des marteaux-piqueurs couvre les bruits d’oiseaux. Un manoir, un corps de ferme, des hangars agricoles et quelques préfabriqués coupent la plaine. Un panneau indique en lettres noires sur fond blanc : « Hectar ». Six cent dix précisément entourent cette future école d’agriculture, installée à Lévis-Saint-Nom, un petit village niché dans le sud des Yvelines, au cœur de la vallée de Chevreuse.La start-up nation version campagneLa jeune quadra est la présidente de cette association d’intérêt général, qu’elle a cofondée avec le milliardaire français et patron de Free, Xavier Niel. Ils ont racheté cette ferme en décembre 2019 pour 19 millions d’euros, auxquels viennent s’ajouter 5 millions de travaux. D’ici le mois de septembre, 2000 apprentis agriculteurs devraient venir se former chaque année sur ce site, présenté comme « le plus grand campus agricole du monde ».

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2000 néo-agriculteurs devraient être formés chaque année sur ce site de 610 hectares.

« 160 000 fermes sont à reprendre d’ici trois ans, annonce l’initiatrice du projet. Il y a un énorme enjeu de renouvellement des générations. » Avec Hectar – une école gratuite et ouverte à tous – celle qui se présente « comme une femme d’action et de projets » veut attirer des néoruraux. « Il faut revaloriser ces métiers et les placer dans une démarche entrepreneuriale. Ici, nous allons former des chefs d’entreprise agricoles. »Un côté start-up nation version campagne. La réussite peut aussi être dans le pré. La Marcheuse – qui a quitté l’Elysée mais pas le parti présidentiel – y croit. Avec son mari et leurs deux enfants de 4 et 6 ans, elle a laissé son appartement parisien pour s’installer au vert, dans le village. Séance photos terminée, elle déroule son parcours dans l’un des préfabriqués qui fait office de bureau en attendant la fin des travaux. Concentrée et consciencieuse. En préparant le café, elle prévient : « C’est la première fois que je me livre à ce genre d’exercice. » L’ancienne lobbyiste du vin est plus habituée à conseiller qu’à se raconter.Cette fois-ci, c’est elle qui est aux manettes. « Je veux proposer un modèle économiquement viable, socialement juste et durable pour la planète. » Trois principes qu’elle tente d’appliquer dans ses champs. Car avant d’être une école, Hectar est une ferme, où les vaches laitières côtoient les cultures de céréales et de légumineuses. Le tout en « agriculture régénératrice » : un mix entre le bio et l’agriculture de conservation des sols, qui consiste à ne plus labourer. Audrey Bourolleau le répète avec son débit rapide de challengeuse : « La marche est très haute. »«J’ai toujours eu des objectifs de réussite»Tellement haute qu’elle fait grincer quelques dents. « C’est toujours amusant de voir que quelqu’un qui nous expliquait qu’il fallait réduire la taille des exploitations en a finalement une qui est 10 fois plus grande que la mienne », raille Damien Greffin, président de la FRSEA d’Ile-de-France, avant de laisser ses rancunes au placard pour saluer « l’ambition » du projet. « J’avais peur que ce soit la ferme de Marie-Antoinette avec les petites fleurs et les petits oiseaux mais Audrey Bourolleau a finalement une approche très économique. C’est quelqu’un de pragmatique, qui a les pieds sur terre. »L’intéressée le revendique : « Je suis une terrienne. Doublement petite-fille d’agriculteurs, du côté de ma mère et de mon père. » Elle a connu les bottes avant les escarpins. Et son déménagement a tout du fameux « retour à la terre ». « C’est drôle finalement, je me suis installée dans un village encore plus petit que celui dans lequel j’ai grandi. »De cette enfance campagnarde, à quelques kilomètres de Niort, elle garde le souvenir des mercredis passés dans la ferme de ses grands-parents paternels, éleveurs de bovins. L’idée d’un « métier d’humilité et d’authenticité », le « goût de l’effort » comme celui de « la nature ». Mais à l’époque, l’écolière – fille d’une femme au foyer et d’un chef de rayon dans la grande distribution – rêve de grandes villes et d’ascenseur social. Loin de son milieu familial « modeste et peu lettré ». « Je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire mais j’ai toujours eu en moi des objectifs de réussite. Et une vie réussie pour ma génération, c’était partir d’où on vient pour aller à Paris. »Pour cette première de la classe, ce sera prépa HEC puis école de commerce à La Rochelle. Avant de partir à l’assaut de la capitale, avec en ligne de mire les directions marketing de grands groupes. Baron Philippe de Rothschild lui offre son premier poste. En plein dans le mille. « J’ai toujours aimé les produits du terroir, insiste celle qui a présidé le club œnologie de son école de commerce. J’avais d’ailleurs fait mon mémoire sur le marché des vins aux Etats-Unis. C’est l’un des fleurons français. »La suite de son CV s’écrit entre France Boissons et le Syndicat des Côtes de Bordeaux, avec un petit crochet par Bic où elle s’occupe du Moyen-Orient et de l’Afrique. Jusqu’à devenir en 2012 la déléguée générale de Vin et Société, association qui représente « 500 000 acteurs de la vigne et du vin ». En 2014, La Revue du vin de France la nomme femme de l’année. Et souligne l’« énergie » de celle qui « a magistralement remobilisé les acteurs du vin français, alors dans le collimateur des autorités sanitaires ».«Une femme dynamique qui décape et qui dérange parfois»La politique arrive avec la présidentielle de 2017. Audrey Bourolleau – « plutôt apolitique » – ne s’est encore jamais engagée. « Avec d’autres acteurs de la société civile, on avait monté le mouvement citoyen Transition, en se disant : On ne veut ni Hollande, ni Sarkozy, ni Le Pen, on fait quoi ? En Marche, c’était une manière de dépasser les clivages existants et d’être dans le progressisme. » Elle devient très vite la référente agriculture de la campagne et élabore le programme.L’arrivée de cette « lobbyiste qui a contribué à l’affaiblissement de la loi Evin » à l’Elysée inquiète les associations d’addictologues. « Quand on dit lobbyiste, ça paraît quasi diabolique mais en réalité elle portait les intérêts d’une filière qui est l’une des plus importantes de France », défend Sylvain Fort, ancien conseiller en communication d’Emmanuel Macron, qui a rencontré Audrey Bourolleau lors de la campagne avant de la côtoyer à l’Elysée. « Mais cela n’a rien de sulfureux, elle ne faisait pas voter des lois pour autoriser les mineurs à fumer ! »Lui retient « son humeur égale, même face à une très forte pression, son côté très technique, sa personnalité ronde et diplomate ». « Audrey est une femme de vision, d’une énergie incroyable, loue Clément Beaune, l’actuel secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes par l’intermédiaire de son cabinet. Elle fait partie de ces rares personnes enthousiastes qui pensent que tout est possible. Et qui agissent. » Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, brosse, elle aussi, le portrait d’« une femme dynamique et bosseuse qui décape et qui dérange parfois ».Comme lorsqu’elle s’associe à Xavier Niel. L’annonce de son partenariat avec le magnat des télécoms – notamment à l’initiative du référendum pour la cause animale contre l’élevage intensif – soulève des craintes dans le monde agricole. Et des interrogations sur « la finalité idéologique » d’Hectar. Sollicité, l’homme d’affaires répond qu’il ne préfère pas s’exprimer « tant que le projet n’est pas formellement lancé ».«Une attaque en règle de l’enseignement public»Audrey Bourolleau assume. Après trois ans « d’engagement total » à l’Elysée, elle a eu « envie de porter ses convictions autrement ». « C’est moi qui ai toqué à la porte de Xavier Niel. On se connaissait déjà par le biais de nos réseaux. J’aime le côté novateur de Station F (NDLR : campus de start-up dans le XIIIe arrondissement de Paris) et de l’école 42 (écoles qui forment des développeurs). L’idée, c’est d’appliquer cet état d’esprit à l’agriculture. »La Confédération paysanne partage le constat, pas la méthode. Nicolas Girod, le porte-parole de ce syndicat, voit dans cette nouvelle école « une attaque en règle de l’enseignement public agricole ». « Les structures de formation existent déjà mais manquent cruellement de moyens. Et on sent qu’il n’y a pas de volonté politique de leur en donner. Le fait que ce projet soit mis en place par l’ancienne conseillère agriculture de Macron est significatif. »Audrey Bourolleau assure « proposer une offre complémentaire ». Autour de son bureau provisoire, les épis de blé ont remplacé les buildings dont elle rêvait gamine. Comme si le vent avait tourné. « On sent qu’avec la nouvelle génération, il y a cette idée de réussir sa vie, plutôt que de réussir dans la vie. »


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