mais qui m’ont permis de confirmer ce que je sentais depuis le début : entre lui et moi, c’est au fond du cœur. Fort, enraciné. On s’est toujours beaucoup parlé, même quand ça n’allait pas. On savait échanger nos émotions et se soutenir mutuellement. C’était aussi un très bon père, gentil, protecteur et sévère juste comme il faut. Il était le pilier de notre couple et de notre famille, et je pensais qu’il était heureux, comme moi. Jamais je n’aurais imaginé qu’il pouvait me cacher quoi que ce soit d’important.
Je suis montée dans notre chambre, morte d’inquiétude. J’ai mis une bonne demi-heure à l’ouvrir, en m’empêchant de penser que, peut-être, ma vie allait basculer. C’est ce qui s’est passé, mais pas comme je le craignais. Dans cette lettre, mon mari depuis vingt-quatre ans m’expliquait que, depuis son adolescence, il avait compris que son corps n’était pas le bon. Qu’après avoir fait tout son possible pour vivre avec ça, il ne pouvait plus tenir ce secret, ni continuer. Et qu’il avait décidé de devenir qui elle est : une femme. Elle me demandait mon soutien, tout en m’assurant qu’elle comprendrait que j’en décide autrement. Qu’elle m’aimait, et m’aimerait toujours, quel que soit mon choix.
J’étais complètement sidérée. La première idée qui m’est venue, c’est que ça devait être terrible pour elle. Horrible, inimaginable, et depuis longtemps. Et puis je me suis demandé comment j’avais fait pour ne pas le voir. Et comment elle avait fait pour ne pas me le dire. Je lui en ai voulu, énormément, de ne pas s’être confiée alors que nous avions toujours été si proches, si soudés, si intimes… Et puis j’ai eu peur. Une peur immense de ce qui nous attendait, et que ça nous sépare.
Il m’a fallu une bonne heure, enfermée dans notre chambre, pour encaisser. Quand je suis redescendue pour la retrouver, je savais que j’allais l’accompagner dans son parcours. L’aider, l’épauler, la suivre, continuer de l’aimer comme j’avais toujours fait depuis notre rencontre. On est tombées dans les bras l’une de l’autre et j’ai enfin pu pleurer. Je lui ai dit qu’on allait y arriver, que j’allais l’accompagner, et puis je suis allée préparer le dîner. Notre fille de 21 ans, qui vivait encore avec nous, nous a trouvées bizarres, mais j’ai répondu que je lui expliquerais plus tard. On est allées se coucher, sans parler, mais collées l’une à l’autre comme d’habitude. J’avais surtout besoin de dormir…
J’avais trouvé sa démarche courageuse, et admiré sa ténacité face à l’épreuve. Mais rétrospectivement, je me demandais pourquoi mon mari, qui m’avait vue regarder cette série, n’avait pas profité de l’occasion pour m’avouer son secret. Nous en avons beaucoup parlé. Pour moi, l’amour, c’est la confiance, la compassion, la bonté d’âme. Ça m’a aidée à comprendre à quel point elle avait pu avoir peur de tout perdre. Elle m’a raconté sa “vraie” vie, comment elle me piquait en douce mes vêtements et mon maquillage – moi qui croyais que c’était nos filles ! -, comment elle s’était cachée, empêchée, et puis renseignée sur la marche à suivre.
Je ne sais pas comment j’ai fait, mais dès que j’ai lu sa lettre, j’ai pensé à elle au féminin. Très vite, on lui a trouvé un nouveau nom, choisi ensemble dans sa liste des préférés : Laurélie, qui conserve l’initiale de son ancien prénom. Et puis nous en avons parlé avec notre fille, qui se posait beaucoup de questions sur ce qui semblait nous tourmenter, elle a très bien réagi à la nouvelle. Je sais que ça peut paraître étrange, mais finalement, l’apparition de Laurélie, et les transformations physiques dans lesquelles elle s’est engagée dès ce moment-là, n’ont pas provoqué de cataclysme autour de nous, ni chez nos filles, ni chez nos amis, ni chez nos voisins, ni chez mes collègues – Laurélie, elle, a quitté son boulot de boulanger qu’elle ne supportait plus pour commencer autre chose ailleurs, en tant que femme. Moi, je ne vois plus ma famille depuis longtemps. Le seul moment où ça a coincé, c’est dans sa famille à elle. Pour le reste, ce que les gens pensent de nous, je m’en contrefiche.
Nous sommes toujours aussi proches, intimes, même si nous avons mis la sexualité en suspens pour le moment : elle est en plein chaos hormonal et moi aussi, avec la ménopause. Laurélie est très claire sur le fait qu’elle aime les femmes, et en l’occurrence moi. De mon côté, je n’ai jamais envisagé de relations amoureuses avec une femme. Mais c’est elle que j’aime, depuis bientôt trente ans.
et ça m’a fait du bien qui nous ont donné l’occasion d’apprendre que ce qui compte vraiment, c’est qui on est à l’intérieur. Et nous, on est des âmes sœurs. C’est sûr. »
Est-il possible que, dans un couple, l’un des membres change de genre sans que cela soit un drame ?
Serge Hefez : La belle histoire d’amour de Stéphanie et Laurélie semble dire que oui ! Mais ce n’est pas toujours le cas. Je reçois ainsi des maris et pères qui viennent chercher de l’aide parce que leur transition provoque la rupture du couple, et parfois aussi la rupture avec les enfants, instrumentalisée ou pas par l’autre parent.
Pour aller plus loin
SERGE HEFEZ
où il dirige Espas, une unité de soutien psychologique pour les personnes concernées par le sida, les hépatites et les problématiques liées à la sexualité, il est l’auteur de nombreux livres, dont Le Nouvel Ordre sexuel et Transitions, réinventer le genre (Le Livre de poche, 2013, 2022).
Serge Hefez : Comme Stéphanie, le ou la partenaire est souvent blessé. e de découvrir qu’il ou elle n’avait pas accès à tout un pan de la personne la plus intime de sa vie. Et sidéré. e de voir apparaître l’univers fantasmatique de l’autre, ignoré jusqu’alors. J’observe pourtant, au contact de ces patients, à quel point la fantasmatique sexuelle n’est pas fixée, contrairement à ce qu’on nous a enseigné. Ces personnes et ces couples opèrent des remaniements que je n’aurais pas imaginés. Et je ne peux que constater à quel point la magie de la relation affective peut l’emporter sur la machinerie sexuelle. L’autre chose dont je suis souvent témoin, c’est une certaine intransigeance de la part des personnes trans vis-à-vis de leurs proches, qui ont du mal à accepter la situation. Mais le chemin qu’elles ont eu à parcourir est tellement douloureux et compliqué, c’est une telle lutte contre soi-même et contre les autres, que cette intransigeance peut s’expliquer. Dans tous les cas, il y a dans la relation quelque chose à réaccorder autrement, qui demande beaucoup de temps, et aussi un travail thérapeutique quand c’est possible. Grâce notamment aux entretiens familiaux, les couples et les familles peuvent commencer une nouvelle histoire commune.
Quels sont les écueils à éviter ?
Serge Hefez : Il faut accepter le fait que la transition est une métamorphose de soi et de tout l’entourage, qui demande du temps. Beaucoup de temps. Ne pas perdre de vue qu’une transition est un vrai travail intérieur, issu d’une longue histoire, qui n’est en aucun cas initié par un tiers : pas plus que les parents, le conjoint n’a à se mettre en cause sur cette question. Et ne pas perdre de vue non plus que, dans le fond, être un homme ou une femme n’est qu’un des aspects de l’être. Ce n’est pas parce qu’on change d’apparence ou de sexe qu’on est fondamentalement modifié. On est la même personne, avec une autre façon de se présenter au monde.
Heureusement, contrairement à certains psychanalystes, les nouvelles générations gagnent en fluidité sur ces questions. On s’entraide, on s’accompagne, on s’épaule au lieu de se rejeter. Et on s’achemine, j’espère, vers le moment où la vraie liberté sera de ne pas avoir à se donner une identité, dans laquelle on finit souvent par se retrouver enfermé.