Non, la RN145 ne sera pas (encore) privatisée en Creuse


Trouvera-t-on un jour des barrières de péage sur les bretelles de la « 145 » ? La question a de quoi choquer les Creusois, tant la 2×2 voies fait partie de leur paysage, intégrée dans les usages quotidiens.

Disons-le tout de suite . Mais cela n’empêche pas le vieux spectre de la privatisation de refaire surface.

Le contexte

Chaque Creusois sait que la RN145 n’est que nationale, et qu’en conséquence “c’est limité” à 110 et que ce n’est pas payant… Mais tout le monde se dit aussi qu’elle a tout d’une belle autoroute depuis son doublement (et sa sécurisation) achevé d’un bord à l’autre de la Creuse depuis une dizaine d’années.

Mise à 2×2 voies de la RN145 : quelles retombées économiques en Creuse ?

Or une autoroute, c’est précisément ce qui va être inauguré dans quelques jours entre Montmarault (Allier) et Digoin (Saône-et-Loire) sur ce qui correspond au prolongement de la RN145 vers l’Est…

La RN145 et l’A79 au centre de la RCEA

La nationale creusoise et la nouvelle A79 composent en effet la partie centrale de la fameuse RCEA, une grande transversale de l’Hexagone et un axe structurant censé relier l’Europe centrale à la façade atlantique. Ainsi les deux voies ont-elles une seule et même cohérence, après avoir eu la même histoire  : celle d’une “route de la mort” qu’il fallait absolument sécuriser et qui l’a été très (ou trop) progressivement.

Un autre élément de contexte ayant semé le doute est à chercher du côté de la loi 3DS (pour différenciation, décentralisation, déconcentration et simplification). Adoptée en février 2022, elle ouvre la possibilité d’un transfert du réseau national de l’État vers les collectivités qui seraient volontaires. La RN145 figurant sur la longue liste des axes concernés.

Les questions

Cette perspective était la toile de fond de vives inquiétudes au sein de la Dirco (Direction interdépartementale des routes du Centre ouest), au printemps dernier, alors que venait de passer la 3DS. Dans la région, les agents des routes ont manifesté à plusieurs reprises sur la RN145 et l’A20, pour la reconnaissance de pénibilité et dangerosité de leur travail, contre des réductions d’effectifs, et contre une “possible” privatisation des routes nationale à court terme.

Une privatisation redoutée, des externalisations qui ont déjà débuté

« On a un service qui fonctionne, qui est rodé… On demande à rester fonctionnaires État et que les routes nationales restent État », déclaraient alors les représentants CGT Thomas Legrand et Stéphane Legros. En citant des externalisations qui avaient déjà commencé sur certaines missions  : les glissières ou la peinture des routes ne sont déjà plus assurées par la Dirco.

L’hypothèse a aussi trouvé de l’écho dans certaines familles politiques et dans la presse de gauche. En Creuse, les représentants du PCF relayaient récemment cette inquiétude durant une conférence liée à la Fête de l’Huma. L’A79 prolonge la 145, l’A79 est privatisée, pourquoi la 145  ne le serait pas aussi ?

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Deux ans plus tôt, à la rentrée 2020, c’est toute la presse nationale qui s’émouvait d’un décret passé un peu inaperçu durant l’été, selon lequel certaines portions de routes nationales connectées aux autoroutes pourraient être confiées aux sociétés gestionnaires de ces dernières. N’était-ce pas là mettre le doigt dans un engrenage ? Sur cet aspect-là, ajoutant à la confusion, il faut d’ailleurs rappeler que ce que nous considérons être les derniers kilomètres de la RN145, entre Montluçon (pont sur le Cher) et son raccordement à l’A71 (péage de Bizeneuille), a depuis longtemps été cédé à APRR, la société qui exploite l’A71.

Les réponses

Du côté des gestionnaires privés, la société ALIAE (associant APRR et Eiffage), qui a construit la nouvelle A79 et s’apprête maintenant à l’exploiter, indique qu’elle ne lorgne pas sur l’axe creusois  : « On ne l’a pas vue passer dans les appels d’offres en cours », précise-t-elle en substance.

L’avis des politiques

L’inauguration prochaine du nouvel axe dans l’Allier, avec la présence probable d’un membre du gouvernement – le président de la République est déjà venu sur le chantier – pourrait être l’occasion de reposer la question sous un angle politique.Toutefois les élus creusois ont déjà leur opinion bien tranchée. Le Conseil départemental, dans sa séance du 30 septembre dernier, a examiné la perspective ouverte par la loi 3DS  : le Département, compétent pour les routes, souhaite-t-il récupérer la gestion de la RN145 ? Le vote a été massivement contre. Est-ce à dire que son statut est fixé une bonne fois pour toutes ?

Ou l’État peut-il réserver un autre sort aux routes listées dans la 3DS et dont les collectivités n’ont pas voulu ? Comme les proposer au privé par exemple… La préfecture de la Creuse répond laconiquement  : « Ce dossier n’est pas suivi dans nos services actuellement ».

« Un vrai hold-up »

Le sénateur Eric Jeansannetas, actif au parlement sur les questions de concessions autoroutières, répond pour sa part très clairement et redit sa vigilance  :

« Dans le cas de l’autoroute dans l’Allier, c’était un problème interminable avec de lourds enjeux de sécurité routière, il fallait donc aller vite pour la mise à 2×2 voies. Et pour aller vite, le plus opérant a été de confier le chantier au privé, ce qui rend compréhensible le principe d’une route concédée. Mais dans le cas de la RN145, le chantier passé a certes été très long aussi, mais il s’est entièrement fait sur des fonds publics. Donner cette route au privé serait donc un vrai hold-up ».

Texte : Floris Bressy