Denis Morcel : "Une Coupe du Monde avec la France, c’est Le Graal"


15 juillet 2018. Que vous évoque cette date (celle de la victoire 4-2 de la France contre la Croatie en finale de la Coupe du Monde en Russie) ?

« De bons moments mais qui passent très vite. Quand le coup de sifflet final a retenti, on ressent comme une forme de délivrance. Comme à l’Euro (2016), j’ai eu un mal de chien à dormir à partir des demi-finales, y compris pendant les siestes. On touche au but, la pression monte, on doit penser à plein de choses. Cela nous demande une concentration extrême. Le coach (Didier Deschamps) dit qu’il est serein, moi, ce n’est pas mon cas. Dans un match de foot, il y a toujours une part d’inconnu. Personnellement, je n’ai qu’une seule envie, c’est qu’on gagne et que ça se termine. Bon, quand on a un peu de confort au niveau du score comme pour cette finale, c’est un sentiment qui n’est pas désagréable. Bien sûr, sur le banc, on se retient. C’est une satisfaction intérieure. On a tous en souvenir l’Italie à l’Euro 2000(1) donc pas question de faire les malins ».

(1)Alors qu’ils avaient commencé à célébrer leur victoire sur le banc, les Italiens avaient vu la France égaliser à la 94’ avant de s’incliner durant la prolongation (2-1).

En repensant à cette épopée en Russie, quels souvenirs vous reviennent en mémoire ?

« Avec d’autres membres du staff, on a une tradition. Le matin du match, on se fait un footing dans la ville où on joue »

« Avec d’autres membres du staff, on a une tradition. Le matin du match, on se fait un footing dans la ville où on joue. C’est un bon moyen de la découvrir. Quand on a affronté la Russie à Saint-Pétersbourg, en mars (2018), on a traversé une rivière gelée. Quand on y est retourné pour la demi-finale de la Coupe du Monde contre la Belgique, en juillet, forcément, elle ne l’était plus du tout. Il faisait 30°, le contraste était saisissant. Ces footings sont l’un des rares moments où on sort de notre quotidien, tourné à presque 100% autour du football. Ça permet de voir un peu de pays. Et puis la Coupe du Monde, c’est la fête dans la ville. On a pu voir une fan zone. Sinon, on reste dans notre bulle : stades – hôtels, hôtels – stades ». 

Au Qatar, il s’agit de votre deuxième Coupe du Monde, de votre quatrième compétition internationale (avec les Euros 2016 et 2021). Abordez-vous toujours ces rendez-vous avec la même excitation qu’à vos débuts en équipe de France, en 2014 ?

« Bien sûr, une Coupe du Monde avec l’équipe de France, c’est Le Graal. Je mesure la chance d’être à ma place. C’est impossible d’éprouver de la lassitude ».

L’une des particularités de ce Mondial 2022, c’est son positionnement dans le calendrier, à la fin de l’année civile. Conséquence, contrairement aux éditions précédentes,

« C’est bien simple, la préparation, il n’y en aura pas. Pour cette Coupe du Monde, c’est comme si on était sur un rassemblement classique. Le premier de nos challenges, ça sera de s’occuper de nos blessés (à l’image de Raphaël Varane). Il y a cet objectif à réaliser. Dès le début, on va avoir énormément de boulot ».

A quoi ressemble une journée type d’un kiné de l’équipe de France(2) ?

« Cette Coupe du Monde, on la prépare depuis un an. Comme le dit Christophe (Geoffroy), le boss des kinés de l’équipe de France, il faut penser à tout, tout prévoir, répondre à chaque besoin »

« On commence par une séquence de soins le matin, avant le repas du midi. Derrière, les joueurs font une sieste. Avant et après l’entraînement de l’après-midi, il y a de nouveaux soins ainsi qu’après le repas du soir. Didier aime bien qu’on ne finisse pas trop tard. Après minuit, il apprécie que les joueurs soient dans leur chambre. Maintenant, ça peut arriver qu’on dépasse cet horaire. Sur le rassemblement du mois de juin où les joueurs étaient cramés, on a fini les massages de récupération à 1 h 30 du matin. Dans les soins, on fait énormément de massages et de renforcement excentrique (mode de contraction musculaire au cours duquel le muscle s’allonge pendant la contraction et effectue un travail de freinage). Pour les blessés, les soins sont bien évidemment obligatoires. Pour les autres, on passe les voir le midi et le soir, pendant les repas, pour leur demander qui souhaite en avoir. Certains joueurs se font très peu masser, d’autres, deux fois par jour. Ils ont leurs habitudes en club, on ne va pas tout chambouler, on s’adapte ».

(2)Le staff médical de l’équipe de France est composé de six membres : un médecin Franck Le Gall, un ostéopathe Jean-Yves Vandewaelle et quatre kinés Christophe Geoffroy, Alexandre Germain, Guillaume Vassout et Denis Morcel. Plus important contingent du staff des Bleus (ils sont quatre sur le secteur technique avec le sélectionneur Didier Deschamps, l’adjoint Guy Stéphan, l’entraîneur des gardiens Franck Raviot et le préparateur physique Cyril Moine), la partie médicale n’a pas changé depuis 2018.

Votre rôle dépasse largement le cadre des massages…

« Cette Coupe du Monde, on la prépare depuis un an. Comme le dit Christophe (Geoffroy), le boss des kinés de l’équipe de France, il faut penser à tout, tout prévoir, répondre à chaque besoin : les bandes aux couleurs des maillots de gardiens, les sticks de protection pour les lèvres, l’écran total… Par exemple, sur le match contre les Etats-Unis (en juin 2018), Olive (Giroud) se fait exploser la tête sur un duel aérien. Il a une cicatrice donc il faut lui appliquer de l’écran total pour la protéger car on n’expose pas une cicatrice au soleil à cause des risques de cancer de la peau. Comme je le répète souvent, on est aussi des porteurs d’eau. C’est nous qui sommes en charge d’hydrater les joueurs, de préparer les boissons de récupération… »

Composé du médecin Franck Le Gall, de l’ostéopathe Jean-Yves Vandewaelle et des quatre kinés Christophe Geoffroy, Alexandre Germain, Guillaume Vassout et Denis Morcel, le staff médical de l’équipe de France n’a pas changé depuis 2018.

Avant le début de la Coupe du Monde, on a beaucoup parlé des blessés dans les différentes sélections (l’Allemand Timo Werner, l’Anglais Reece James, Karim Benzema avec la France pour ne citer qu’eux). Avec l’équipe de France, avez-vous mis en place un protocole particulier pour prévenir les blessures ?

on le fait à travers plusieurs séances avec du proprioceptif, du préventif… Là, avec le peu de temps devant nous, on va procéder au cas par cas. Maintenant, les joueurs se connaissent, connaissent leur corps. Ils ne sont pas arrivés à ce niveau par hasard. Ils auront leur propre protocole. Celui qui a eu une entorse de la cheville, il va arriver un peu plus tôt à l’entraînement pour travailler sa stabilité, celui qui a souffert d’une lésion musculaire sait qu’il doit effectuer son travail excentrique… »

Est-ce que vous vous attendez à devoir gérer plus de pépins physiques pendant cette Coupe du Monde ?

« Il n’y a pas plus de blessures cette saison que les précédentes. C’est juste qu’on en parle plus »

« Pas forcément. Vous savez, il n’y a pas plus de blessures cette saison que les précédentes à la même époque. C’est juste qu’on en parle plus compte tenu de l’importance de ce rendez-vous. Je ne sais pas si vous vous rappelez l’année dernière, mais pour le rassemblement du mois de novembre et des deux matches éliminatoires de la Ligue des Nations ni Paul Pogba, ni N’Golo Kanté n’étaient présents. Bien sûr que pour les joueurs, rater une Coupe du Monde dans une carrière, ça n’a pas du tout le même impact ».

Vous évoquez N’Golo Kanté, l’ancien joueur du Stade Malherbe, qui est forfait pour ce Mondial (la faute à une déchirure aux ischio-jambiers nécessitant une opération). Vous n’êtes pas trop orphelin de lui ?

« Si, il y a obligatoirement un petit pincement au cœur. En plus, avec NG, on entretient une relation littéraire. Je lui fais part des bouquins qui m’ont plu, je lui donne et on échange dessus. Et lui fait la même chose de son côté. C’est une relation extrêmement sympathique. Pour en revenir à sa blessure, NG, c’est un sage. Il a suffisamment de recul pour se rendre compte qu’il y a des choses plus graves dans la vie que de rater une Coupe du Monde ».

Au-delà de N’Golo Kanté, par votre fonction, vous passez énormément de temps avec les joueurs de l’équipe de France. Quelles relations entretenez-vous avec eux ?

Des affinités se créent en fonction de nos centres d’intérêts. Par exemple, avec Antoine (Griezmann), on aime bien tous les deux les chevaux. J’adore la pêche, Lucas (Hernandez) aussi. Pour ceux qui sont pères de famille, c’est assez facile de parler des enfants. Après, que vous soyez en équipe de France, à Dives ou à Mondeville, on retrouve les mêmes conneries dans le vestiaire (sourire). Ce qui est marrant, c’est qu’il arrive aux joueurs de s’endormir pendant qu’on les masse. C’est assez fréquent les lendemains de match car ils dorment très peu la nuit suivante avec l’excitation. Et quand on a fini le massage, on leur donne une petite tape pour leur signifier qu’il faut partir (rire) ».

Maintenant, on ne peut que vous souhaiter de revenir en France le plus tard possible…

« La Coupe du Monde, c’est comme dans le Seigneur des Anneaux, c’est notre précieux »

« La Coupe du Monde, je l’ai déjà dit, c’est Le Graal. Il y a quatre ans, c’est un champion du Monde allemand (Philip Lahm, capitaine de la Mannschaft, sacrée en 2014 au Brésil) qui l’a apporté sur le terrain. Quand vous passez à côté, à la sortie de l’échauffement, vous êtes attiré par elle. Elle a un vrai pouvoir d’attraction. C’est comme dans Le Seigneur des Anneaux, c’est notre précieux. Si elle pouvait rester à la maison, ça serait pas mal, au-delà même de l’exploit sportif que ça représenterait sachant que depuis plusieurs éditions le champion du Monde en titre dégage dès les poules(3) ».

(3)Toutes sacrées championnes du Monde sur l’édition précédente, la France en 2002, l’Italie en 2010, l’Espagne en 2014 et l’Allemagne en 2018 ont été éliminées dès le premier tour.

*Après avoir annoncé dans un premier temps une liste de 25 joueurs, Didier Deschamps a ajouté dans un second temps un 26e élément, comme le règlement l’y autorise, en la personne de l’attaquant Marcus Thuram. Après le forfait de Karim Benzema qui n’a pas été remplacé, l’équipe de France compte de nouveau 25 joueurs.

Avec Kiné Forme Récup, au chevet des sportifs caennais

Ouvert il y a quatre ans, Kiné Forme Récup est spécialisé dans les soins de récupération ainsi que dans la réathlétisation à la suite d’une blessure.

Des maillots de joueurs de l’équipe de France (Raphaël Varane, Eduardo Camavinga, Clément Lenglet) accrochés au mur, d’autres de sportifs caennais ou passés par Caen (l’athlète Flavie Renouard, Damien Da Silva), à Kiné Forme Récup (KFR), tout fait référence au sport. C’est dans cette structure, basée à Colombelles (Calvados), qu’on a retrouvé Denis Morcel quelques jours avant qu’il prenne l’avion direction le Qatar.

Ouvert il y a quatre ans, KFR est spécialisé dans les soins de récupération ainsi que dans la réathlétisation à la suite d’une blessure. « On fait des massages, des bains froids (avec un bassin à une eau à 10°) et des étirements », détaille le masseur-kinésithérapeute de l’équipe de France, épaulé par quatre de ses confrères (son épouse, Sophie, Thomas Guillois, Maxime Gesnouin et François Le Gal). « On s’adresse aux sportifs de haut niveau comme à ceux de tous les jours ». De nombreux clubs (les féminines du Stade Malherbe, le SU Dives-Cabourg, l’USON Mondeville) et athlètes (Flavie Renouard) ont déjà accordé leur confiance à l’équipe de Denis Morcel.