Internet par satellites : l’Europe a la technologie pour concurrencer Elon Musk


« Pendant que vous essayez de coloniser Mars, la Russie essaie d’occuper l’Ukraine ! (
) Nous vous demandons de fournir Ă  l’Ukraine des stations. » Par ce message sur Twitter, le vice-premier ministre ukrainien Mykhailo Fedorov a interpellĂ© le 26 fĂ©vrier Elon Musk, crĂ©ateur du service d’accĂšs Ă  Internet par satellites Starlink. « Les terminaux arrivent », lui rĂ©pond aussitĂŽt le milliardaire.Les terminaux ? Ce sont ces antennes paraboliques pointĂ©es vers le ciel qui permettent de se connecter Ă  Internet en passant par l’espace. AprĂšs une cyberattaque paralysant une partie de ses communications, Kiev s’est tournĂ© vers un milliardaire amĂ©ricain plutĂŽt que vers Bruxelles pour aider Ă  les restaurer. Car le Vieux Continent ne dispose pas encore d’un tel rĂ©seau mais il compte bien y remĂ©dier, et il a pour cela de sĂ©rieux atouts.D’un cĂŽtĂ©, il peut s’appuyer sur l’expertise de ses champions dans la conception de petits satellites. Les constellations Globalstar et Iridium dans la tĂ©lĂ©phonie mobile ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es par Thales Alenia Space dans les annĂ©es 2000. Et, plus rĂ©cemment, Airbus a produit des aĂ©ronefs pour le projet britannique OneWeb.
CĂŽtĂ© lanceur, Ariane 5 ne peut pas encore rivaliser avec la fusĂ©e Falcon 9 d’Elon Musk, dont les tarifs, de 55 Ă  67 millions de dollars par vol, restent imbattables. Mais son successeur attendu en 2023, Ariane 6, devrait ĂȘtre compĂ©titif. « Les solutions technologiques sont lĂ , analyse Pierre Lionnet, directeur gĂ©nĂ©ral de l’association Eurospace. Maintenant, il manque un carnet de commandes Ă  remplir avec des volumes suffisants pour abaisser les coĂ»ts et le projet actuel peut apporter cela. »CapitalBruxelles fait en effet plancher Arianespace, Thales Alenia Space, Airbus Space ou encore Eutelsat ainsi que deux autres groupements de start-up, New Symphonie et UN:IO, pour crĂ©er un programme associant public et privĂ©. DotĂ© de 6 milliards d’euros, dont 2,4 milliards apportĂ©s par l’Union europĂ©enne, il s’étalera de 2022 Ă  2027. La guerre en Ukraine a fait tomber les derniĂšres rĂ©ticences et obligĂ© les 27 Ă  se poser une question : quelle solution de secours existe-t-il en cas de panne des rĂ©seaux de tĂ©lĂ©communications terrestres lors d’un conflit ou d’une catastrophe naturelle ?La menace russe de couper les cĂąbles transatlantiques, cette infrastructure essentielle au fonctionnement d’Internet, n’a fait qu’amplifier l’urgence d’avoir un plan B. Les satellites offrent une alternative sĂ©duisante et dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ©e. Certains foyers – prĂšs de 10% en France et bien plus dans d’autres pays du continent – n’ont pas accĂšs Ă  l’ADSL ou Ă  la fibre optique en raison de contraintes gĂ©ographiques, par exemple, et sont donc obligĂ©s d’y avoir recours. Les bateaux de croisiĂšre, les supertankers ou encore les avions de ligne utilisent eux aussi cette solution pour offrir des services Ă  leurs clients.
La grande nouveautĂ© vient des constellations Ă  orbite basse dont le coĂ»t de lancement est bien moins Ă©levĂ©. ConstituĂ©es de centaines, voire de milliers d’appareils plus petits, elles continuent de fonctionner mĂȘme en cas de panne de l’un d’entre eux. Et elles promettent aussi des dĂ©bits supĂ©rieurs avec un temps de rĂ©ponse bien plus rapide.Ce temps de latence est essentiel pour le fonctionnement des services d’urgence sur des thĂ©Ăątres d’opĂ©rations mais aussi pour des communications gouvernementales sensibles (les ambassades) et, demain, la voiture autonome capable de rĂ©agir en un instant. Starlink a pris une longueur d’avance avec 1.300 engins placĂ©s Ă  moins de 2.000 kilomĂštres d’altitude, et il propose dĂ©jĂ  un accĂšs Ă  Internet dans 29 pays dont la France. Mais ses tarifs restent Ă©levĂ©s car le kit de rĂ©ception avec la parabole coĂ»te 500 euros et l’abonnement prĂšs de 100 euros par mois.De son cĂŽtĂ©, Amazon avec son projet Kuiper promet de casser les prix comme il l’a fait dans le commerce en ligne. Le groupe a annoncĂ© 83 lancements sur les cinq prochaines annĂ©es pour 3.236 engins. « Si nous ne faisons rien, toute notre industrie spatiale court un grand danger, souligne PacĂŽme Revillon, P-DG d’Euroconsult, sociĂ©tĂ© membre de New Symphonie, candidat Ă  la crĂ©ation d’un service europĂ©en. Amazon ou Starlink produisent eux-mĂȘmes leurs engins et utilisent leurs propres lanceurs rĂ©utilisables pour les mettre en orbite. »
Hors de question de leur laisser ce marchĂ©. D’autant que d’autres pays se mobilisent. La Russie avec Sfera (sphĂšre) et la Chine avec Guowang veulent, eux aussi, avoir leur constellation. Pas moins de 226 projets sont dans les cartons et, si tous devaient en sortir, le ciel serait occupĂ© par 52.000 astronefs. L’Europe et son agence spatiale (ESA) doivent donc faire vite et choisir, d’ici Ă  la fin de l’annĂ©e, un maĂźtre d’Ɠuvre parmi les trois prĂ©tendants en course.Pourra-t-on jamais combler ce retard ? L’exemple de Galileo plaide pour l’optimisme. Ce systĂšme de positionnement, parti bien aprĂšs le GPS amĂ©ricain, est dĂ©sormais utilisĂ© chaque jour pour s’orienter et se dĂ©placer en voiture ou Ă  pied. Plus de 2,5 milliards d’objets s’y connectent, essentiellement des smartphones, sans que le quidam en ait conscience. Depuis 2007, il a fallu des annĂ©es avant que la tortue europĂ©enne finisse par rattraper le liĂšvre yankee.Avions, bateaux, trains, automobiles
 tous se repĂšrent et se dirigent aujourd’hui grĂące Ă  ce systĂšme qui repose sur 22 satellites, en attendant une seconde gĂ©nĂ©ration plus performante Ă  venir. « Notre service est opĂ©rationnel depuis 2016 et coĂ»te 1 milliard d’euros par an aux contribuables, dĂ©taille Javier Benedicto, directeur gĂ©nĂ©ral de l’ESA. Tout comme les autoroutes ou les ponts, il s’agit d’une infrastructure publique et gratuite, plus performante que le GPS amĂ©ricain et d’une prĂ©cision infĂ©rieure Ă  1 mĂštre. » Galileo gĂ©nĂšre, estime-t-il, 40 milliards d’euros de retombĂ©es Ă©conomiques chaque annĂ©e.Sa finesse est plus grande encore pour les pompiers, les ambulances ou les forces de l’ordre. Le GPS a Ă©tĂ© crĂ©Ă© pour les militaires puis proposĂ© ensuite dans une version dĂ©gradĂ©e au monde civil. A l’inverse, Galileo, destinĂ© initialement aux civils, va permettre bientĂŽt aux armĂ©es de guider leurs vĂ©hicules au sol, leurs avions de combat ou leurs missiles. Aujourd’hui, les membres de l’Otan, dont la France fait partie, sont encore contraints d’utiliser le GPS. Or Washington a toujours indiquĂ© ĂȘtre prĂȘt Ă  couper ce signal quand cela lui semblerait opportun. De crainte de devenir « aveugles », les grandes nations comme la Russie avec Glonass ou la Chine avec Beidou ont dĂ©cidĂ© de dĂ©ployer leur propre solution. Hors de question de dĂ©pendre du bon vouloir de l’Oncle Sam. Avec Galileo, l’Europe tient dĂ©jĂ  son destin entre ses mains.

Recevez nos derniĂšres news

Chaque matin, les infos à retenir sur les marchés financiers.