La Norvège tiraillée entre sa manne pétrolière et sa conscience environnementale


Ce pays d’Europe du Nord, vote aujourd’hui. L’opposition de gauche part favorite et pourrait remplacer l’actuelle majorité de droite, au pouvoir depuis 8 ans. Mais l’essentiel se joue à l’arrière-plan : la Norvège est écartelée entre le pétrole et le climat. Deux injonctions contradictoires.

La plateforme pétrolière Johan Sverdrup au large de la ville de Stavanger, le quartier général de l’exploitation offshore norvégienne © AFP / Lars Lindqvist / DN / TT NEWS AGENCY / TT News Agency via AFP
C’est une fable : la Norvège se demande s’il ne faut pas scier la branche sur laquelle est assise au motif que sinon, c’est l’arbre dans son ensemble qui pourrait s’écrouler.
Pour comprendre, il faut savoir que la Norvège, 5 millions d’habitants, possède une poule aux œufs d’or : son gaz et son pétrole. Il y a 50 ans, c’était l’un des pays les plus pauvres d’Europe Occidentale. Aujourd’hui c’est le plus riche, si l’on prend en compte la richesse par habitant. Tout est lié à la découverte puis à l’exploitation de gaz et de pétrole en mer du Nord. La caverne d’Ali Baba: 3ème pays au monde exportateur de gaz, 9ème de pétrole.

À lire  –  

Environnement

L’humanité à l’aube de retombées climatiques cataclysmiques, selon des experts du GIEC

  • La Norvège produit l’équivalent de 7 fois et demi ses besoins en énergie.
  • Le secteur pétrolier emploie 160.000 personnes (rapporté à la population c’est à peu près comme 2 millions d’emplois en France) et on ne parle là que des emplois directs.
  • La manne du pétrole garantit l’État Providence, les prestations sociales, indispensables dans un pays à la population vieillissante.
  • Et cette poule aux œufs d’or a permis la constitution d’une épargne gigantesque : 1200 milliards d’euros, c’est le fonds souverain norvégien, qui a investi dans toutes les grandes entreprises mondiales. Et le gouvernement n’est pas autorisé à utiliser ces milliards qui sont une réserve pour l’avenir ; il peut uniquement dépenser les intérêts que le fond rapporte. 

Bref, le pétrole, c’est la bonne fée de la Norvège.

La poule aux œufs d’or et l’alerte rouge

Et patatras, le réchauffement climatique remet tout en cause ! Pendant longtemps la Norvège a fait l’autruche, fermé les yeux sur la contradiction entre ces deux sujets. Sur le papier, d’ailleurs tout va toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes : le pays est donc riche, la production de pétrole augmente, le chômage est bas. Et même la pandémie a été maîtrisée : « seulement » 800 morts.
Seulement voilà, les consciences se réveillent. Et le nouveau rapport du GIEC, le mois dernier, a bousculé la campagne électorale, en lançant « une alerte rouge » pour l’humanité. Le sujet climatique, alimenté par les événements météo extrêmes de cet été un peu partout dans le monde, a dominé les derniers débats et fait apparaître une évidence : le bilan carbone de la Norvège est évidemment mauvais. 

4 min

À écouter  –  

Monde

Une fable au Groenland : la victoire écologiste au coeur des convoitises économiques mondiales

4 min

Dans la même région du monde, on avait d’ailleurs déjà constaté, au printemps dernier au Groenland, le poids électoral croissant des enjeux environnementaux. 
Les deux principaux partis norvégiens, les conservateurs et les travaillistes, continuent à regarder cette injonction contradictoire pétrole-climat d’un œil un peu distrait. Mais une ribambelle de petits partis, écologistes, libéraux ou de gauche radicale voient l’affaire autrement. A eux tous, ils pourraient approcher ce soir les 20% et devenir les arbitres d’une future coalition, d’autant que le scrutin proportionnel norvégien rend les alliances incontournables.
Question d’argent contre question de conscience : pour la Norvège, pays marqué par les valeurs du protestantisme luthérien, c’est un sacré dilemme.

Transition douce ou rapide vers l’après-pétrole

La question devient centrale en Norvège: comment sortir de ces injonctions contradictoires ? Faut-il renoncer à la poule aux œufs d’or ?
Non, pas tout de suite, pas trop vite, il faut opérer une transition très douce, disent les grands partis de gouvernement, y compris le favori du scrutin d’aujourd’hui, le dirigeant travailliste Jonas Störe, qui soit dit en passant, est aussi millionnaire. Et ils ajoutent : si nous renonçons au pétrole trop vite, d’autres augmenteront leur production pour répondre à la demande mondiale. Et les autres en question, la Russie, l’Arabie Saoudite, n’ont aucune préoccupation environnementale. Donc au bout du compte, le climat sera perdant. C’est un mauvais calcul.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d’intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d’utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
J’autorise
Gérer mes choix

Il faut aller vite, très vite, répondent à l’inverse les partis écologistes. Certains d’entre eux vont même jusqu’à demander, non seulement l’abandon de tout nouveau projet de forage en Norvège, mais aussi l’arrêt de l’exploitation pétrolière en cours sous 15 ans. Ils préconisent, pour compenser, de booster l’énergie éolienne, et d’extraire du cuivre ou du cobalt du sous-sol norvégien pour fabriquer soi-même des batteries de moteurs électriques. C’est à nous de montrer l’exemple, ajoutent-ils, parce que sinon personne ne le fera. Et nous, nous avons les moyens de le faire, puisque nous avons justement d’énormes réserves financières. Il est peut-être temps de les dépenser.
Ce dilemme, cette question de conscience, elle est paroxystique en Norvège. Mais en fait elle nous concerne tous, en tous cas dans les pays riches : sommes-nous prêts à changer de mode de vie, voire de niveau de vie, parce que le risque climatique est trop élevé ?


S’abonner
Notifier de
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments