la pensionnaire de l’Ehpad a-t-elle été assassinée ?


Le 13 mai 2019, Yvette B. pensionnaire d’une maison de retraite de Tours (Indre-et-Loire), est retrouvée morte dans sa chambre. Des salariés retrouveront des morceaux de madeleine dans sa bouche. Maud Taylor

Alexia (le prénom a été changé) nettoie le salon déserté du 4e étage, quand un homme, la soixantaine, s’approche d’elle.

« Le dîner a-t-il été servi ? » demande-t-il. La femme de ménage est surprise par la question : tous les visiteurs connaissent le rythme immuable de la maison de retraite Les Amarantes, dans le centre de Tours (Indre-et-Loire). Il est 18h30, le souper a déjà été expédié.

À cette heure-ci, les résidents sont au lit.L’homme se rattrape : il est venu voir l’une de ses proches en début d’après-midi, ce 13 mai 2019, mais l’a trouvée assoupie. Il revient donc pour faire un brin de causette.

Il évoque aussi une histoire de clés qu’il pense avoir laissées dans la chambre de la résidente, vers laquelle il se dirige.Il tente d’ouvrir la porte, constate que celle-ci est verrouillée. Depuis quelques mois, les chambres du 4e étage, réservées aux malades d’Alzheimer, sont fermées en fin de journée afin d’éviter qu’un patient ne s’aventure dans celle d’un autre.

L’homme demande alors à l’employée de lui ouvrir. Elle s’exécute, voit le visiteur se glisser dans l’obscurité de la chambre d’Yvette B. 92 ans, puis retourne à son ménage.

Un étrange visiteurUn quart d’heure plus tard, elle croise deux collègues et leur parle de ce curieux individu. Catherine (le prénom a été modifié), une aide-soignante, s’étonne : « Madame B. a de la visite ? » Cela arrive rarement.

Intriguée, elle se dirige vers la chambre. La porte est fermée à clé. Elle frappe.

Cinq minutes s’écoulent, selon ses dires, avant que l’homme n’ouvre.Catherine lui demande de ne jamais verrouiller les portes, il lui répond par un rictus. Elle a juste le temps d’apercevoir la nonagénaire allongée au loin, mais ne parvient pas à distinguer son visage.

Peu importe. Tout a l’air de bien se passer, même si l’homme lui apparaît « un peu étrange et gêné », confiera-t-elle aux enquêteurs.L’aide-soignante reprend ses occupations.

Quelques minutes plus tard, le visiteur quitte la chambre, rejoint l’ascenseur en adressant un sourire cordial à Alexia et Catherine. « Au revoir et bon courage », lance-t-il. Il est 19h05.

L’homme est parti, mais il a laissé une étrange impression aux employées.Cinq minutes après son départ, l’aide-soignante retourne dans la chambre de la résidente. En s’approchant, elle s’aperçoit que la retraitée a la bouche ouverte et affiche un teint grisâtre.

Elle ne bouge plus, ne respire plus. Madame B. est morte.

Des gâteaux à trois mètres du litSur son corps, aucune trace de violence. En revanche, des miettes de gâteau parsèment son cou et le haut de Don torse. S’est-elle étouffée ? De sa bouche, des salariés de l’Ehpad retirent deux morceaux jaunâtres et farineux.

Ils font vite le lien avec le paquet de madeleines industrielles posé sur une table. Mais celle-ci se trouve à trois mètres du lit, hors de portée immédiate d’Yvette, qui se déplaçait avec difficulté. Le mystérieux visiteur devient aussitôt un suspect.

L’une des employées hurle « c’est lui, c’est lui », descend en courant pour tenter de le rattraper. Trop tard, l’homme est déjà loin.L’autopsie confirme la mort par étouffement.

Mais est-elle due à un accident ou à un assassinat. D’autant plus que le médecin légiste a noté une « infiltration hémorragique du muscle du cou éventuellement consécutive à une saisie cervicale ». Yvette B.

aurait-elle été maintenue de force pendant que le visiteur l’obligeait à avaler un gâteau ? L’autopsie ne tire aucune conclusion, mais étaye les soupçons.Tous ceux qui ont un jour approché madame B.

C’était une dame taiseuse de 39 kg, souffrant de « troubles cognitifs sévères », qui n’avait plus qu’une dent. Elle mangeait plus ou moins seule, au prix d’interminables efforts. Il fallait couper de minuscules bouchées ou mixer ses aliments.

Les morceaux retrouvés dans sa gorge « auraient dû être divisés en trois avant de lui être donnés ». Plus troublant encore, la victime a été retrouvée allongée, la tête légèrement surélevée. Comment la nonagénaire aurait-elle pu porter à sa bouche un morceau aussi gros, qui plus est dans cette position ?Une rente viagèreLes enquêteurs cherchent à identifier le mystérieux visiteur.

Une tâche ardue. Arrivée à l’Ehpad en 2014, Yvette recevait peu. Elle était fille unique et sans descendance.

Veuve, elle avait retrouvé un compagnon du même âge qu’elle, qui venait de temps en temps. Et puis, il y avait un autre individu, la soixantaine, un peu ventripotent, avec de rares cheveux bruns. Il passait parfois les dimanches.

Depuis un mois, il venait un peu plus souvent, peut-être deux fois par semaine. Il arrivait à l’heure du goûter, ramenait toujours un paris-brest ou des éclairs au chocolat. « Il va arriver un malheur », l’avait mis en garde une aide-soignante.

L’homme lui avait répondu de ne pas s’inquiéter, qu’il était toujours auprès d’Yvette et que, de toute façon, elle ne mangeait que la crème. Qui est cet étrange personnage ? Et est-ce lui qui a apporté les madeleines ? À plusieurs employés, il s’était présenté comme un ancien voisin. À d’autres, il avait expliqué qu’Yvette était sa grand-mère de cœur.

Mais personne ne connaît son nom. L’enquête patine.En épluchant les papiers de la victime,: un appartement à Tours et une charmante maison à quinze kilomètres plus au sud, à Montbazon, d’une valeur de 300 000 euros.

Yvette l’avait vendue en viager en 1995 et en tirait 558 euros de rente mensuelle. Un viager ? Le mot aiguise tout de suite la curiosité des enquêteurs. L’acheteur, Alain J.

, est convoqué au commissariat dix jours après les faits. Bingo ! Ce père de famille, alors âgé de 60 ans, admet d’entrée être le fameux visiteur. Il reconnaît même avoir apporté des madeleines ce jour-là.

L’homme tente de se remémorer sa journée du 13 mai. Quand, sur les coups de 18h30, il est entré dans la chambre d’Yvette, il l’a trouvée allongée.

Il s’est assis à ses côtés, lui a donné une madeleine. Il lui a mis dans la main, mais elle l’a mangée seule, en détachant de minuscules morceaux. À aucun moment, elle ne s’est redressée sur son lit.

Résultat : elle avait des miettes plein le cou. Le visiteur se souvient lui avoir tendu un second gâteau. C’est à ce moment qu’on a frappé à la porte.

Alain a ouvert. Une aide-soignante lui a demandé de ne pas fermer à clé, il a acquiescé. Il avait verrouillé « parce qu’il avait cru bon de le faire », une habitude prise en tant que gardien dans une résidence pour seniors.

Puis il est sorti de la chambre une dizaine de minutes, pour « regarder les installations du couloir et le plan d’évacuation des lieux ». Quand il est revenu, la femme semblait dormir. Il lui restait un morceau de madeleine dans la main, mais il n’a pas cherché à lui enlever.

Il est parti après avoir pris soin d’éteindre la lumière. Alain J. raconte avoir connu Yvette lors de la vente de la maison de Montbazon.

Ils avaient dîné ensemble à plusieurs reprises, puis s’étaient perdus de vue. Il avait repris contact en 2014, au moment où elle a été placée en maison de retraite. Depuis, il venait régulièrement aux Amarantes.

À chaque fois, il apportait une pâtisserie. Et aucun membre du personnel de l’Ehpad ne l’avait jamais mis en garde, soutient-il. D’ailleurs, le 13 mai, plusieurs employés de l’établissement l’ont aperçu avec son paquet de madeleines à la main sans lui faire la moindre remarque.

Si Yvette s’était étouffée devant lui, il aurait réagi. Cet ancien pompier de Paris connaît les gestes de secours et parle avec fierté de ses états de service et de son sens aigu du devoir.Mais le suspect s’emmêle dans ses explications.

Il jure ne pas être venu le 13 mai en début d’après-midi car il donnait son sang à ce moment-là, puis revient sur ses dires. Les clés oubliées ? Il annonce les avoir retrouvées dans le coffre de sa moto. Un autre point intrigue les enquêteurs.

Ces six derniers mois, le mis en cause a contacté plusieurs agences immobilières, cherchant à déménager pour sa retraite. Mais pour vendre la maison de Montbazon qu’il habitait avec sa femme et venait de faire estimer, l’accord d’Yvette B. était nécessaire.

« C’est vrai qu’elle est morte au bon moment », admet-il maladroitement.« Mon client n’était pas préparé à être placé en garde à vue, tente de rattraper son avocat, Me Abed Bendjador. Il était choqué d’être suspecté et s’est un peu embrouillé.

» L’avocat pointe surtout une instruction qu’il estime biaisée dès le départ. « On reproche par exemple à mon client de ne pas avoir pris son portable avec lui lors de sa visite à l’Ehpad, comme s’il y avait volonté de dissimulation. Mais il ne s’est jamais caché.

Quand il est arrivé à la maison de retraite, il a salué chaque membre du personnel. Et toute l’instruction est comme ça. Les enquêteurs ont vu le mot viager, ils se sont dit « banco » ! Mais quand vous creusez un peu, vous vous rendez compte que le mobile ne tient pas.

»Alain ne s’est en effet jamais plaint auprès de son entourage de la durée du viager, contracté en 1995. Il n’a jamais payé en retard la rente mensuelle, n’a jamais souffert de problèmes financiers. Pourquoi, tout d’un coup, vouloir s’en prendre à sa crédirentière ? Pourquoi s’attaquer à une femme de 92 ans atteinte de la maladie d’Alzheimer ? Surtout qu’Alain pouvait vendre la maison.

Il suffisait d’obtenir l’accord de la nonagénaire, qui n’aurait pas pour autant perdu sa rente dans l’opération.L’avocat s’étonne que le propriétaire de l’Ehpad n’ait pas fait l’objet d’enquêtePlacé en détention provisoire depuis le 23 mai 2019, l’homme continue de clamer son innocence. Selon son avocat.

Et ses quatre demandes de remise en liberté lui ont toutes été refusées. « Quel danger représente mon client ? » s’interroge Me Abed Bendjador, tout en s’étonnant qu’aucune investigation n’ait été menée à propos du propriétaire de l’Ehpad, le groupe Korian, mis en cause dans sa gestion de la crise du coronavirus.L’avocat cite également le cas de cette maison de retraite près de Rouen, tenue par la même entreprise et dans laquelle une résidente malade d’Alzheimer est morte en 2016 après s’être ébouillantée sous la douche de longues minutes, sans que le personnel intervienne.

Alain J. comparaîtra en décembre prochain devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire. Face à lui, les jurés auront la lourde tâche de répondre à cette énigme : la mort d’Yvonne B.

est-elle due à un assassinat digne d’un roman d’Agatha Christie,?