"Zone défavorisée" : le coup de gueule d'éleveurs gersois qui attendent les aides de l'Etat depuis un an


Depuis qu’une décision de justice leur a donné raison, les éleveurs de neuf communes doivent toucher l’ICHN qui leur avait été supprimé. Un an plus tard, le ministère de l’Agriculture ne leur a toujours pas versé l’aide, sans explication.

Les éleveurs de la petite région agricole Rivière Basse pensait que le jugement du tribunal administratif de Pau du 31 décembre dernier allait permettre un retour à la normale. Mais le ministère de l’Agriculture n’a toujours pas bougé et ils ne touchent toujours pas les aides qui leur ont été supprimées en 2018.

Les problèmes ont commencé lorsque leur région agricole, qui longe la vallée de l’Adour, a été rétrogradée de zone défavorisée en zone de plaine, les privant notamment de l’indemnité compensatoire de handicap naturel (ICHN). « Ça représente entre 8000 et 10000€ par éleveur chaque année. Ça paraît peu mais c’est beaucoup pour les éleveurs, qui ont des revenus assez faibles », souligne Philippe Villas, qui vient de prendre sa retraite et se consacre désormais à son restaurant, le Betty Beef à Mascaras. « Cette aide est faite pour faire la différence entre nos coteaux et les zones plus céréalières, explique Frédéric Sicard, éleveur à Armous-et-Cau. Mais dans cette petite région il y a les deux : nos coteaux, et les plaines du côté de Riscle et Plaisance jusqu’à Aire-sur-Adour. »

« L’État nous doit 4 ans de retard »

Une poignée d’exploitants était montée à Paris pour rencontre le ministre de l’Agriculture de l’époque, mais ils ont vite compris qu’ils s’adressaient à un mur et que la décision était déjà entérinée. Ils ont créé une association pour défendre 72 éleveurs en se tournant vers la Justice. Après avoir été débouté par le Conseil d’Etat, c’est finalement le tribunal administratif de Pau qui leur a donné raison le 31 décembre 2021 en annulant l’arrêté pour neuf communes.

on est dans notre droit et on ne sait plus ce qu’il faut faire. On se sent abandonnés. » Et les exploitants s’impatientent : « Tous les jours, les éleveurs nous demandent où ça en est. Et on n’a aucune réponse à donner », déplore Frédéric Sicard.

Les côteaux autour de Mascaras ne sont pas favorable à la culture céréalière.

DDM – SEBASTIEN LAPEYRERE

Le sénateur Franck Montaugé avait écrit en ce sens au ministre de l’Agriculture au cours de l’été. « Un travail est actuellement mené par mes services afin de pouvoir verser les montants ICHN dus aux agriculteurs concernés », lui avait alors répondu Marc Fesneau, qui confirmait que « les communes mentionnées dans le jugement doivent être regardées comme étant en Zone Soumise à Contraintes Naturelles ».

Le parlementaire ne comprend pas non plus ce qu’attend le ministère. « Ce qu’on attend de l’Etat, c’est qu’il respecte la décision de justice qui le concerne. C’est de l’argent qui manque pour les exploitations concernées, j’ai du mal à comprendre que la question ne soit toujours pas réglée. »

Après une année compliquée et la baisse annoncée des aides de la PAC, les éleveurs de Rivière Basse espèrent que l’Etat leur versera rapidement leurs dus. « C’est la survie d’un territoire que l’on joue », insiste Philippe Villas.

Quatre communes sur le bord de la route

Sur les treize communes que l’association « Du Haut de nos coteaux » souhaitait réintégrer dans la zone défavorisée, quatre n’ont pas été réintégrés par la Justice. « On a laissé quatre communes sur le bord de la route qui mériterait d’y être », déplore Philippe Villas. Après le lancement de la procédure, le ministère a modifié les modalités de calculs ce qui exclue les communes qui n’ont pas été réintégrées.

C’est le cas de Jean-Luc Doat. Cet éleveur bovin de Couloumé-Mondebat ne voit plus de recours. « Je n’ai plus aucune ressource. Je diminue mon capital : de 200 unités gros bétail (UGB), je suis passé à 120. Je suis à 10-11 ans de la retraite, ça change beaucoup de choses pour moi. La ferme : qu’est-ce que j’en fais ? Je perds un potentiel de reprise, je sais très bien que la moitié de la propriété est vraiment en côte. Ça ne va pas plaire aux céréaliers. J’ai du mal à voir ce que je vais pouvoir faire. Sur ces communes qui n’ont pas été reprises, en plus de la perte financière directe, on a aussi l’avenir qui est bouché. »

DDM – SEBASTIEN LAPEYRERE

Le sénateur Franck Montaugé a bien saisi l’enjeu qui se joue dans ces coteaux. « Si on n’aide pas les exploitants à poursuivre leur activité, il n’y aura plus rien. Les espaces vont se refermer, la nature va reprendre ses droits et on sera confronté à des problèmes d’incendie faute d’entretien. » Cela s’est d’ailleurs produit cet été dans le Gers. « On a eu un incendie sur 20 hectares qui est parti de friches, souligne Jean-Luc Doat. C’est ce qui nous attend dans quelques années. »

L’éleveur continue à gérer son exploitation au quotidien, sans ressource et sans perspective. « Il faut qu’on soit solide. On a passé notre carrière à bosser comme des cons. Et là, du jour au lendemain, c’est fini, tu as bossé pour rien. Tu es en train de galérer pour arriver à la retraite mais tu sais même pas ce que tu vas en faire. »