au procès de Jean-Marc Reiser, la fausse annonce, la scie et toujours des ombres – Libération


Sur le site du Bon Coin, l’annonce ne comporte pas de photo, uniquement ce court texte : «Particulier loue F1 sur Strasbourg, 35 m², chauffage électrique, salle de bain, cuisine séparée, balcon, loyer plus charges 350 euros TTC, éligible APL, bon état, 5e étage, ascenseur. Conviendrait à un étudiant.» Signé Pierre ou parfois Henri. Sophie Le Tan, étudiante en seconde année de licence en sciences de l’économie et gestion, est la dernière à y avoir répondu. Elle travaillait comme réceptionniste de nuit dans un hôtel à Strasbourg, cherchait un appartement pour prendre son indépendance et alléger ses parents. Le 7 septembre 2018, elle s’est rendue à la visite. Sans plus jamais reparaître. Quatre ans plus tard, à partir de ce lundi, l’inconnu du Bon Coin va prendre place dans le box des accusés de la cour d’assises du Bas-Rhin. Il ne s’appelle ni Pierre, ni Henri mais Jean-Marc Reiser. A 61 ans, il est déjà familier des prétoires et doit désormais répondre d’assassinat.

«Elle n’aurait jamais fugué»

«La famille de Sophie Le Tan est cassée, commente Me Gérard Welzer, avocat des parties civiles. Elle a disparu le jour de ses 20 ans et, pendant un an, ils n’ont pas su ce qu’elle était devenue.» Ce 7 septembre, la jeune femme a adressé un SMS à l’annonceur à 9 h 18 et déclenché le relais de Schiltigheim. Ensuite, plus de nouvelle. «On a tout de suite compris qu’il y avait quelque chose d’anormal. Sophie n’avait aucun problème, elle était très proche de sa famille, mature pour son âge, la tête sur les épaules. Elle devait fêter son anniversaire le soir même au restaurant, à Mulhouse, avec sa mère et sa sœur. Mais les policiers ont dit : “Il faut attendre trois jours, c’est peut-être une fugue.” Elle n’aurait jamais fugué, ça a été très frustrant», s’agace encore, auprès de Libération, Laurent Tran Van Mang, cousin de la famille. Grâce à des recoupements et au bornage téléphonique, les enquêteurs vont finir par remonter la trace du mystérieux loueur – qui a changé plusieurs fois de lignes – utilisant toujours des cartes prépayées. Ils frappent à la porte de Jean-Marc Reiser, un homme corpulent au crâne dégarni, vivant seul rue Perle à Schiltigheim.Chez lui, tout est absolument rutilant, d’une propreté impeccable. Depuis la fenêtre de la cuisine, on a une vue plongeante sur la route de Bischwiller, soit le lieu de rendez-vous donné à Sophie Le Tan. Et dans le bureau, trône une feuille avec une liste de pays rayés ou non, accompagnés de la mention : «Absence de convention judiciaire.» Le 15 septembre, Jean-Marc Reiser est placé garde-à-vue. Il a des ongles coupés très court et des traces de griffures sur les poignets et les avant-bras. «Des ronces», explique-t-il. Avant balayer : «Je n’ai rien à voir dans cette disparition et c’est tout. Vous devrez vous contenter de ça. Je ne peux pas vous aider, je ne suis pas concerné», réfutant même avoir posté une annonce sur le Bon Coin.Sauf que le compte rendu des premières expertises génétiques arrive vite sur le bureau des enquêteurs : l’ADN de Sophie Le Tan a été identifié à plusieurs endroits de son appartement, dans la salle de bains et même sur le capot de sa machine à laver. Le 17 septembre, il est mis en examen pour «enlèvement, séquestration et assassinat». «J’étais en ville l’après-midi et je ne vois pas comment j’aurais pu séquestrer quelqu’un et pour l’assassinat ça reste à établir tant qu’on ne sait pas ce qu’est devenue cette personne», se défend-il devant la juge d’instruction.

«Absence totale d’affection»

Vérifications faites, le sexagénaire n’a aucun alibi. Celui qui a toujours un emploi du temps millimétré – rendant visite à sa petite amie les lundi, mercredi, vendredi, samedi et dimanche de 19 h 30 à 22 h 30 – a pour la première fois fait une exception. On ne le verra pas non plus à l’atelier d’égyptologie pour lequel il s’était inscrit sur le site OVS (On va sortir) dans l’après-midi ou encore à l’atelier jeu dans un bar de Strasbourg. «C’est une personnalité complexe et difficile à cerner, explique à Libération, son avocat Me Francis Metzger. Il a grandi dans une absence totale d’affection, dans la terreur des retours au domicile de son père, au milieu des scènes de violences sur sa mère. On n’en sort pas indemne.»Né à Ingwiller en 1960, à 40 kilomètres au nord-ouest de Strasbourg, Jean-Marc Reiser a vécu dans une maison forestière, à l’ombre de ce père alcoolique et violent, qu’il a fini par défier, une hache à la main, quand il avait 14 ans. Il a quitté la maison familiale en 1978 pour s’installer dans un meublé dans la capitale alsacienne et suivre un BEP «banque». Finalement, il travaillera à la Poste, puis comme intendant dans un collège, voyagera en Asie notamment en Thaïlande et Malaisie et, surtout, séjournera en prison.Il a été interpellé en 1997 après qu’on a retrouvé dans sa voiture, un fusil, des cordelettes, une cagoule, des anesthésiques et des photos de femmes dénudées, mises en scène avec des pénétrations sexuelles par des objets. L’une des victimes était une amie de son épouse. La cour d’assises de Côte-d’Or le condamnera à quinze ans de réclusion criminelle pour viols. Il a également été soupçonné dans le cadre d’une autre affaire datant de 1987 : la disparition de Françoise Hohmann, une représentante en électroménager dont il a été le dernier client. Jean-Marc Reiser a été acquitté par la cour d’assises du Bas-Rhin en 2001 (le corps n’a jamais été retrouvé).

«L’espoir a vite disparu»

Dans le dossier Le Tan, pendant des mois, les interrogatoires se succèdent avec autant de versions que de nouvelles évidences. L’ADN de la disparue un peu partout chez lui ? C’est parce qu’elle s’est coupé la main après une chute, indiquera-t-il. Ce 7 septembre, il l’a rencontrée «par hasard» devant chez lui, elle lui a demandé de l’aide pour panser sa plaie. Néanmoins les deux voisins de l’immeuble sont formels : quand ils ont vu Sophie Le Tan monter chez Jean-Marc Reiser, elle n’avait aucune blessure. Quelques semaines plus tard, le Blue-star révèle des traces de sang sur une serviette de bain, sur un sweat-shirt accroché sur le portemanteau de l’entrée, sur le seuil de la cuisine, sur le chauffe-eau et sur… une scie à métaux. Qu’à cela ne tienne, Reiser improvise en rythme : le sang provient sans doute d’une contamination après qu’il a serré la main de Sophie Le Tan pour lui dire au revoir, affirme-t-il.Tout l’accable : les éléments matériels comme les témoignages de son entourage. Chacune de ses compagnes, dont la mère de sa fille, le décrit en homme impulsif et violent. Ses camarades de l’université – il était en troisième année de licence en histoire de l’art – le trouvent «lourd» et «intrusif», à tel point qu’elles l’évitaient le plus possible. Mais Jean-Marc Reiser n’en démord pas : il n’a rien à voir dans cette affaire. «L’espoir a vite disparu pour la famille quand on a appris pour la scie, se souvient Laurent Tran Van Mang. Mais on espérait retrouver Sophie, même plus de ce monde. Chaque week-end, on organisait des battues.»Le 23 octobre 2019, des promeneurs tombent par hasard sur un crâne humain et des ossements dans la forêt de Rosheim (à une cinquantaine de kilomètres de Strasbourg), enterrés dans une fosse et masqués par des branchages. Il s’agit bien du squelette – incomplet – de Sophie Le Tan dont certains os ont été sectionnés, confirment les experts qui ne parviendront pas à déterminer les causes de la mort. Interrogé par la juge d’instruction, Jean-Marc Reiser reste imperturbable : «Si ça date de moins de treize mois, ça me met hors de cause.» Et de dénoncer, «un amas de suppositions» et le «parti pris» de la justice.

«Personnalité hors du commun»

Et puis un jour, une lettre arrive sur le bureau de la magistrate. Le détenu sollicite soudain un entretien car il a des «révélations importantes» à faire. «Il n’y a pas eu d’élément déclencheur dans la procédure, mais je crois qu’il y a cette part d’humanité qui est revenue à la surface, commente Me Metzger. J’ai la prétention de penser que ses avocats ont pu avoir un impact dans cette direction.» Dans le cabinet, le 19 janvier 2021, Jean-Marc Reiser livre son ultime récit : en fait, le 7 septembre, il est tombé sur Sophie Le Tan à l’arrêt de bus devant chez lui. Il avait déjà croisé l’étudiante à l’université – ce qui n’est pas corroboré par l’enquête – elle lui avait «tapé dans l’œil». Ils se sont alors rendu compte qu’ils avaient rendez-vous ensemble pour visiter l’appartement. Quand elle est entrée, il a commencé à la «draguer» et a tenté de l’embrasser mais elle s’est mise à crier et à l’insulter. «Là j’ai perdu les pédales, je ne me suis plus contrôlé. Je lui ai tapé dessus à coups de poing dans le visage, à coups de pied, j’étais dans un état de fureur, dans un état second, je ne me contrôlais plus, comme ça m’est déjà arrivé dans le passé», poursuit-il.Sophie Le Tan serait tombée «comme une masse», heurtant les WC selon l’accusé qui réfute l’avoir violée (l’état du corps ne permettra pas de le confirmer ou de l’infirmer). Quand il est «revenu à la réalité» et a voulu la réveiller, trop tard : elle n’avait plus de pouls, le regard fixe. La suite est une plongée dans l’horreur, narrée avec décontraction : il a démembré le cadavre dans sa salle de bains à l’aide de la scie à métaux sans que cela «ne lui semble compliqué», tout empaqueté dans des sacs-poubelles puis dans des valises. Après quelques jours à la cave, il a décidé d’ensevelir la dépouille loin de Strasbourg pour brouiller les pistes. Rétrospectivement, il voit bien qu’il a commis une «imprudence» en conservant la scie, simplement rincée à l’eau, tandis qu’il a nettoyé tout le reste avec du détergent, passé l’aspirateur et récuré le sol à l’acétone. Même les siphons ont été javellisés. «J’aurais pu continuer à nier, tout était contestable, j’ai pensé à ma famille, à mes proches», tente-t-il face à la magistrate.«La dernière version de Jean-Marc Reiser pourrait en apparence être cohérente, il apparaît en réalité qu’il a analysé l’ensemble des charges contre lui et s’est efforcé de présenter une vraisemblance avec la majorité des éléments rassemblés au cours des investigations», écrira-t-elle dans son ordonnance de mise en accusation. Nul doute que le «déchaînement de violences signe l’intention de tuer», ajoute-t-elle, et le «luxe de précautions» se lit comme un «véritable stratagème». Ce que conteste la défense : «J’ose espérer que nous convaincrons qu’il n’y a pas eu de préméditation et que la cour d’assises pourra poser un regard différent sur la gestuelle criminelle de M. Reiser», insiste Me Francis Metzger. A partir de ce lundi, les jurés découvriront à leur tour cet accusé, qui, «sous une apparente banalité», recèle d’une «personnalité hors du commun, profondément carencée et porteuse d’une tension majeure explosive de dépits cumulatifs», selon les experts psychiatres. Parmi le public, dans la salle d’audience, il y aura aussi la famille de Françoise Hohmann.


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