Elisa Balsamo remet sa tunique arc-en-ciel en jeu : "Gagner à Wevelgem dans ce maillot, c'est unique"


Son titre mondial, il y a un an à Louvain, a été une surprise colossale. Entre-temps, l’Italienne a confirmé en décrochant des bouquets dans des courses d’un jour prestigieuses. Cap sur l’Australie, fin septembre, pour un doublé arc-en-ciel?

Un bouquet dans la main gauche. La droite sur le coeur. Les yeux fermés. Un masque aux couleurs de l’UCI sur le nez et la bouche. Et surtout le maillot arc-en-ciel sur les épaules. la cérémonie protocolaire des championnats du monde pour Élites féminines, il y a près d’un an.

Ce jour-là. condamnée à la médaille d’argent. « J’ai toujours la chair de poule quand je revois les images de l’arrivée et surtout du podium. Ce sont des images qui vont me rester jusqu’à mon dernier jour. » La fille de Sarnico, sur les rives du somptueux Lac d’Iseo, au nord de l’Italie, a toujours les yeux qui pétillent quand elle revient sur ce triomphe. Elle n’avait pas encore 24 ans et roulait pour la modeste équipe Valcar – Travel & Service. D’un coup, tous les projecteurs ont été braqués sur elle. Elle se préparait alors à passer au niveau WorldTour, avec la formation Trek – Segafredo.

« Je ne suis pas encore capable de gagner le Tour des Flandres ou Paris – Roubaix, mais je suis jeune, il me reste du temps. »Elisa Balsamo

Ça t’a fait deux gros changements en très peu de temps.

ELISA BALSAMO : Passer le maillot de championne du monde, je trouve. Porter l’arc-en-ciel, c’est une sacrée responsabilité. Quand tu n’as jamais gagné cette course, tu peux te faire une idée de ce que représente le titre, de ce qu’implique le maillot, mais aussi longtemps que tu n’es pas concernée, tu ne sais pas ce qui t’attend exactement. Avant le début de chaque saison, on est d’office dans l’expectative, on se pose pas mal de questions. Mais avec le titre mondial à défendre, c’est évidemment encore autre chose. J’avoue que j’avais des craintes pendant l’hiver. Heureusement, j’ai vite fait des résultats. Dès ma première course de l’année, l’étape d’ouverture du Tour de Valence, j’ai sprinté et gagné. Ça m’a bien aidée pour la suite.

Au printemps, tu as gagné trois courses d’un jour majeures. Le Trofeo Alfredo Binda, Bruges – La Panne et Gand – Wevelgem. Tout ça alors que tu étais encore très jeune et que tu découvrais un nouvel environnement. Comment as-tu fait pour dompter aussi facilement le maillot arc-en-ciel et la pression qui l’accompagne?

BALSAMO : Mon bon début de saison m’a mise en confiance. Et l’équipe m’a bien aidée à gérer la pression. C’est un gros avantage d’être entourée par de grandes championnes, par des filles qui se sont déjà imposées au Mondial et qui savent donc très bien ce que ça implique. Avoir des coéquipières très fortes, ça veut aussi dire que la pression est répartie sur plusieurs femmes, et donc tu ne ressens pas l’obligation d’être devant à l’arrivée de chaque course. Je n’ai jamais vraiment senti le poids de ce maillot, j’ai surtout essayé de faire mes courses, de donner tout ce que j’avais et de prendre du plaisir, sans penser à mon statut de championne du monde.

Au printemps, Elisa Balsamo a remporté Gand-Wevelgem. « Mon plus beau moment avec le maillot de championne du monde.

Cet été, tu as gagné deux étapes du Giro, mais rien au Tour de France.

BALSAMO : Au Tour de France, dès la première étape, j’ai ressenti une certaine fatigue. Je pense que je n’avais pas encore complètement récupéré du Giro. C’était mon premier Tour d’Italie. Et il n’y avait que deux semaines entre les deux courses. Le Tour de France me laisse des sentiments mitigés. Je n’ai pas accroché d’étape, mais j’ai essayé de donner le meilleur de moi-même. J’ai fini une fois deuxième et une fois quatrième, et j’ai roulé pour Elisa Longo Borghini.

« Contente de continuer à vivre une vie aussi normale que possible » Elisa Balsamo

Est-ce que ce maillot a changé ta vie?

BALSAMO : Clairement. Il y a beaucoup plus d’intérêt pour moi, j’ai des obligations que je n’avais pas avant mon titre. Mais je suis contente d’avoir réussi à trouver un bon équilibre, d’avoir pu continuer à vivre une vie aussi normale que possible. Je n’ai pas changé, je suis toujours la même Elisa.

De plus en plus de sportifs se font accompagner pour trouver cet équilibre.

BALSAMO : Moi aussi, mais c’est récent. Depuis l’hiver dernier, je consulte une psychologue du sport qui travaille pour notre équipe, Elisabetta Borgia. Je trouve que ça fonctionne très bien et je suis convaincue qu’elle m’a aidée à franchir un nouveau cap.

Qu’est-ce qu’elle t’a apporté?

BALSAMO : Le truc le plus important qu’elle m’a appris, c’est peut-être la conviction qu’il faut vivre dans le présent, sans trop penser au passé et sans se faire de mauvais sang pour ce qui arrivera dans le futur. Tout ce que tu fais, tu dois le faire le mieux possible. Et c’est important de consacrer la bonne quantité de temps au vélo, puis de prendre le temps de penser à autre chose, de pratiquer ses hobbies, de voir ses amis et sa famille. Bref, de penser à d’autres trucs qu’aux entraînements et aux courses. Ça permet de ne pas être focus tout le temps sur les courses et les résultats, de s’inquiéter trop pour ça.

De nature, tu es une fille sûre de toi?

BALSAMO : Non, au contraire. Je suis plutôt du genre à douter. Mon titre mondial m’a aidée à avoir davantage confiance en moi mais j’ai quand même souvent besoin de quelqu’un qui me persuade que je peux y arriver, surtout mon copain (le pistard Davide Plebani) et ma coach mentale.

On entend que tes résultats décevants aux Jeux Olympiques, l’année passée, s’expliquaient par ta faiblesse mentale. Sixième dans la poursuite par équipes, ça pouvait encore se justifier. Mais huitième dans la course par équipes et quatorzième dans l’omnium, ça ne te correspond pas.

BALSAMO : J’étais prête physiquement. Mais mentalement, l’approche des Jeux a été compliquée et stressante. Et quand un athlète n’est pas bien dans sa tête, il ne peut évidemment pas être au top physiquement.

Quel était le problème?

BALSAMO : Je n’ai pas envie de trop rentrer dans les détails, mais le fait que la sélection n’ait été annoncée qu’à quelques jours du début des Jeux, ça n’a pas aidé. Les JO, c’est un rendez-vous hyper important, donc j’estime que ce n’est pas la meilleure façon de faire.

Mais le coach national, Dino Savoldi, a fait la même chose quand il a dû annoncer la sélection définitive pour les championnats du monde.

BALSAMO : Oui, mais on ne peut pas comparer. Pour les épreuves sur piste, tu dois t’entraîner avec l’équipe. Alors que pour les Mondiaux, je me suis préparée chez moi avec mon propre entraîneur. C’était une approche complètement différente, beaucoup moins stressante.

Tu aurais pu devenir championne du monde s’il n’y avait pas eu la déception de Tokyo?

BALSAMO : Je me suis aussi posé la question. Sans doute pas, d’après moi. La détermination que j’ai mise dans ma course à Louvain provenait certainement en partie de ce que j’avais vécu aux Jeux Olympiques.

« Je prenais Jolien D’hoore en exemple » Elisa Balsamo

Sur le podium, tu as rendu publiquement hommage à Jolien D’hoore, sur le point de mettre un terme à sa carrière. C’est vrai qu’elle était ton idole quand tu étais jeune?

BALSAMO : Tout à fait. Je l’ai toujours beaucoup admirée. Quand j’étais à l’école, on avait dû présenter un examen en anglais. Je lui avais envoyé quelques questions en anglais par mail et elle m’avait répondu. Et ça m’a permis de parler de cyclisme dans cet examen.

Qu’est-ce que tu admirais chez elle?

BALSAMO : À ce moment-là, elle venait de remporter une médaille dans l’omnium à Rio de Janeiro. Je la prenais en exemple parce qu’elle brillait à la fois sur piste et sur route. Pour moi, elle était la confirmation qu’il était possible d’être au top dans deux disciplines. Et je me reconnaissais en elle sur certains points. Comme elle, je suis capable d’aller très vite et aussi de tirer mon épingle du jeu quand ça monte un peu.

Ça t’a permis de gagner Gand – Wevelgem au début de cette année. C’est justement la plus grande classique qui figure au palmarès de Jolien D’hoore.

BALSAMO : Cette victoire à Wevelgem est jusqu’à présent mon plus beau moment avec le maillot de championne du monde. Ce jour-là, j’ai dit que j’avais remporté la course qui me tenait le plus à coeur, et je confirme encore aujourd’hui. D’abord, j’adore rouler en Belgique parce qu’il y a toujours beaucoup de monde et une chouette ambiance. Par contre, je trouve que c’est moins drôle quand il pleut et quand il fait froid. Et puis j’aime bien les parcours qu’il y a chez vous, avec les pavés et les côtes. Il y en a sur le parcours de Gand – Wevelgem, mais ce n’est pas aussi corsé qu’au Tour des Flandres et ça me convient bien. En allant vers Wevelgem, il est fréquent aussi que des éventails se forment et j’aime bien ce petit jeu avec le vent. Bref, dans Gand – Wevelgem, il y a tout ce que j’aime.

Il y a sept ans, Jolien D’hoore a fini deuxième du Tour des Flandres, derrière Elisa Longo Borghini. Tu penses que tu seras un jour capable de gagner un monument comme le Ronde ou Paris – Roubaix?

BALSAMO : Peut-être que je travaillerai pour y arriver dans quelques années, mais en ce moment, je peux seulement rêver de victoires pareilles. Parce que ces courses sont terriblement exigeantes. En plus, il faut aussi un peu de chance pour gagner sur ces parcours, surtout à Roubaix. Je suis encore jeune, il me reste du temps.

Tu as l’intention de continuer à combiner la route et la piste, malgré les désillusions de Tokyo?

BALSAMO : Certainement, et j’espère faire ça le plus longtemps possible. J’adore les deux spécialités et ce serait un crève-coeur de devoir faire un choix. Je suis aussi persuadée que la route et la piste sont parfaitement compatibles. Et puis, la combinaison présente des avantages: les entraînements sur piste sont très utiles pour la route, surtout pour une sprinteuse. La piste m’apporte de la puissance et de l’explosivité.

Où te places-tu dans la hiérarchie des sprinteuses?

BALSAMO : Qui est la plus rapide du peloton? Je pense que la réponse à cette question dépend des périodes de l’année et des objectifs que les sprinteuses se fixent. On sait tous qu’une athlète ne peut pas être au top de sa forme pendant une saison complète. Par exemple, on n’arrête plus Lorena Wiebes à partir de fin mai, début juin. Je suis sans doute plus forte qu’elle sur les petites montées, mais elle est plus explosive que moi. Un sprint face à elle, c’est chaque fois un beau combat. Et gagner avec le maillot de championne du monde, c’est une sensation unique.

Tu te donnes quelles chances de reconduire ton titre en Australie, à la fin du mois de septembre?

BALSAMO : J’avoue que je n’y ai pas encore vraiment réfléchi. J’étais focus sur le Giro, puis sur le Tour de France. Par contre, je me suis déjà renseignée sur le parcours. Ça a l’air costaud, plus qu’à Louvain. Pour tout te dire, je crains que ce soit trop corsé pour moi. Mais en fin de compte, comme le dit un cliché, ce sont toujours les coureuses qui font la course. Donc, je ne pars pas battue d’avance.

L’intello Elisa Balsamo passe pour une intellectuelle du peloton féminin. Passionnée de mythologie grecque et latine, elle a suivi l’option latin – grec en humanités. En juin dernier, elle a réussi son dernier examen de bachelière en littérature moderne et contemporaine à l’université de Turin. Il ne lui reste plus que son mémoire à présenter. Parallèlement, elle est passionnée de lecture. « Je dévore une quantité impressionnante de bouquins, des romans historiques et des histoires vécues. J’aime beaucoup l’écrivain britannique Ken Follett. Et mon livre préféré, c’est « Novecento« , de l’Italien AlessandroBaricco. » Et puis elle aime écrire. Elle tient un blog qu’elle traduit aussi en anglais. « Après ma carrière, je voudrais rester dans le milieu des lettres. » En attendant, elle se tâte sur la suite à donner à son parcours scolaire. « Je suis maintenant bachelière, je réfléchis à l’idée de continuer deux ans pour décrocher un master. »

De Chopin à Freddie Mercury Outre sa passion du cyclisme, Elisa Balsamo s’est aussi consacrée activement à un autre hobby dans ses jeunes années: la musique. « J’ai fait du piano pendant de nombreuses années. Mais vers l’âge de quinze, seize ans, ce n’était plus possible de combiner avec les entraînements. La musique, c’est comme le sport, ça demande un paquet d’heures de pratique. J’ai laissé mon piano chez mes parents et je continue à en écouter beaucoup. Mon compositeur préféré, c’est Frédéric Chopin. » Mais il n’y a pas que la musique classique dans son existence. Sur le site de Trek – Segafredo, on lui a demandé de citer trois personnes, toujours en vie ou pas, avec qui elle aimerait partager un resto. Elle a mentionné Ulysse, de la mythologie grecque. Frida Kahlo, l’artiste peintre mexicaine. Et Freddie Mercury. « Queen est mon groupe préféré, ils ont écrit l’histoire. Qu’est-ce que j’adorerais aller les voir en concert si c’était encore possible. »