« A mon retour de Chine, j’ai remis en cause tout ce que je pensais »


Historienne, Annette Wieviorka est une spécialiste reconnue de l’histoire de la Shoah. Elle a notamment publié Auschwitz expliqué à ma fille (Seuil, 1999), 1945. La Découverte (Seuil, 2015) ou Mes années chinoises (Stock, 2021), dans lequel elle revient sur son engagement maoïste dans les années 1970. Son dernier livre, Tombeaux. Autobiographie de ma famille (Seuil, 2022), qui retrace l’itinéraire de ses aïeux, juifs d’origine polonaise arrivés en France dans les années 1920 et marqués par la déportation, a reçu le prix Femina Essai 2022. Elle est également directrice de recherche honoraire au CNRS.

Je ne serais pas arrivée là si…

… si je n’avais pas passé deux ans en Chine, entre 1974 et 1976, au moment où la Révolution culturelle touchait à sa fin. C’est là que je me suis débarrassée de toute idée que d’autres penseraient pour moi. Quand je suis rentrée en France, j’ai traversé une période de crise profonde, une grave dépression au cours de laquelle j’ai remis en cause tout ce que je pensais, tout ce en quoi je croyais. Une révision complète, avec l’idée d’aller jusqu’au bout de celle-ci, quel qu’en soit le prix. J’ai aussi commencé une psychanalyse. Ce moment de ma vie a contribué à façonner l’historienne que je suis devenue.

« A mon retour de Chine, j’ai remis en cause tout ce que je pensais »

Pourquoi êtes-vous partie en Chine ?

J’étais militante maoïste. Dans le sillage de Mai 68, il y avait une véritable curiosité pour ce qui se passait là-bas. Mon premier mari, centralien, parlait le chinois. L’ambassade de Chine, qui recrutait des « experts étrangers », nous a proposé d’aller enseigner à Canton. Nous sommes partis avec notre fils de 3 ans. Tout en donnant des cours de français, nous avons aussi exigé de travailler à l’usine et dans les champs, comme les étudiants. Nous avons découvert le vert des rizières mais aussi la très grande pauvreté. Article réservé à nos abonnés Annette Wieviorka  : « Je vivais sur l’image d’une Chine qui n’existait pas » Et puis, très vite, il y a eu des scènes insupportables. Comme cette promenade à vélo où nous avons croisé des hommes debout dans un camion qui tenaient des écriteaux  : condamnés, ils étaient présentés à la vindicte populaire. Nous sommes rentrés en août 1976, quelques jours avant la mort de Mao. Mon effondrement intérieur est intervenu un an après environ.

Dans quel milieu avez-vous grandi ?

Ma mère racontait que le charbonnier lui avait dit  : « Madame Wieviorka La suite est réservée aux abonnés.