Cachez ce racisme institutionnel que je ne saurais voir


Le 31 mars, le gouvernement publiait un nouveau rapport questionnant le racisme institutionnel au Royaume-Uni. Les conclusions dudit document font polĂ©mique sur place et Ă  l’international.

31 mars 2021, la Commission on Race and Ethnic publie un nouveau rapport dĂ©libĂ©rant de la question du racisme institutionnel au Royaume-Uni. Depuis, celui-ci fait dĂ©bat non seulement au sein des militant.e.s, mais aussi parmi les universitaires et certaines organisations internationales, qui dĂ©plorent un rapport “incohĂ©rent”, “dĂ©cousu”, et “colonialiste”.

Le “racisme institutionnel” n’existerait pas en tant que tel au Royaume-Uni

Le rapport explore la question du racisme dans quatre des grandes institutions britanniques que constituent la police, l’éducation, la santĂ© et l’emploi. Pour la totalitĂ© de cette sĂ©lection, la commission s’accorde Ă  affirmer que l’emploi du terme “racisme institutionnel” serait disproportionnĂ© au Royaume-Uni : “Nous avons actĂ© que l’emploi du terme de “racisme institutionnel” devait ĂȘtre rĂ©servĂ© pour dĂ©crire des formes de racisme enracinĂ©es pouvant ĂȘtre prouvĂ©es Ă  un niveau systĂ©mique, et non pas comme un terme fourre-tout pour chaque micro-agression, consciente ou inconsciente”, prĂ©cise le document.

DĂšs lors, le rapport de la commission s’éloigne de toute modernitĂ© dans son approche du sujet. S’il est nĂ©cessaire de reconnaĂźtre que les disparitĂ©s ethniques se sont considĂ©rablement estompĂ©es depuis une cinquantaine d’annĂ©es. Tout comme la sociĂ©tĂ© s’accorde peu Ă  peu Ă  Ă©largir la dĂ©finition des violences sexistes et sexuelles, la dĂ©finition du racisme s’étoffe et se prĂ©cise. Il ne s’agit plus dĂ©sormais de condamner les seuls insultes et coups, mais bien de considĂ©rer le racisme tel un ensemble de comportements, d’idĂ©ologies, de reprĂ©sentations, d’usurpations et de rĂ©actions portant atteinte aux minoritĂ©s ethniques. DĂ©finir ce qu’est ou non le “vrai” racisme n’appartient pas Ă  une commission gouvernementale.

Et pourtant, le rapport maintient que “l’inflation linguistique autour du racisme porte Ă  confusion, avec l’ajout de prĂ©fixes tels qu’institutionnel, structurel et systĂ©mique, venant amplifier le problĂšme”. Le rapport – ou plus prĂ©cisĂ©ment sa prĂ©face rĂ©digĂ©e par Dr. Tony Sewell – dĂ©ploie en fait une Ă©nergie pharaonique Ă  faire entendre Ă  la nouvelle gĂ©nĂ©ration militante qu’elle ferait mieux de cesser ses combats de bouts de chandelles, au risque de dĂ©naturer voire de desservir sa cause. Cette rhĂ©torique est bien connue des milieux militants tristement coutumiers du fait de voir leurs revendications amoindries par ceux, grĂ©gaires, qu’elles visent et compromettent. La commission, visiblement bien dĂ©cidĂ©e Ă  statuer de ce qu’est ou non le racisme, s’écarte habilement de la complexitĂ© du sujet, prĂ©fĂ©rant ergoter sur la sĂ©mantique et s’enorgueillir de la situation du Royaume-Uni, prĂ©tendument prĂ©fĂ©rable Ă  d’autres pays de l’Union EuropĂ©enne.

Il demeure en outre particuliĂšrement prĂ©occupant de lire un rapport commandĂ© par le gouvernement attester de l’inexistence de racisme institutionnel et systĂ©mique. Une institution rejetant le racisme institutionnel en son propre sein soulĂšve, dĂšs lors, un problĂšme dĂ©ontologique.

Les inĂ©galitĂ©s auraient davantage Ă  voir avec le statut socio-Ă©conomique qu’avec l’origine ethnique

La soutenance du rapport plaide que le racisme n’aurait finalement que peu de poids dans les inĂ©galitĂ©s entre les groupes ethniques : “(.) nous ne considĂ©rons plus le Royaume-Uni comme un pays oĂč le systĂšme serait dĂ©libĂ©rĂ©ment liguĂ© contre les minoritĂ©s ethniques” affirme la commission, qui concĂšde malgrĂ© tout que les “obstacles” existent toujours mais que “ironiquement, trĂšs peu d’entre eux sont directement liĂ©s au racisme”. L’ironie est criante, en effet
 d’autant que la majoritĂ© des Ă©tudes citĂ©es dans le rapport (the Lammy review, the McGregor-Smith review
) sont unanimes quant au rĂŽle tenu par l’ethnie dans les disparitĂ©s sociales et institutionnelles au Royaume-Uni. Pour autant, cette vision est partagĂ©e par Steve Strand, professeur d’Education Ă  l’UniversitĂ© d’Oxford dont les recherches ont Ă©tĂ© citĂ©es dans le rapport et qui, interrogĂ© par Lepetitjournal.com, assure qu’“en considĂ©rant l’origine ethnique, le genre et l’origine sociale, on dĂ©couvre alors que le facteur dĂ©terminant dans les inĂ©galitĂ©s est bien l’origine sociale.”

D’autres Ă©tudes viennent pourtant contredire cette affirmation. Nous avons rencontrĂ© Kathleen Henehan, analyste senior Ă  la Resolution Foundation, un organisme indĂ©pendant produisant des analyses statistiques de la sociĂ©tĂ© britannique. Celle-ci n’a pas souhaitĂ© commenter directement le rapport,: “En moyenne, pour la plupart des groupes, l’origine ethnique et sociale sont liĂ©es et se renforcent mutuellement. Si une personne est discriminĂ©e sur le marchĂ© du travail, alors ses chances de progresser vers un statut socio-Ă©conomique plus Ă©levĂ© sont amoindries.”

Dans de prĂ©cĂ©dentes Ă©tudes, la Resolution Foundation avait d’ailleurs dĂ©montrĂ© qu’un facteur “origine ethnique” existait bel et bien en tant que tel : “En 2017, nous avons publiĂ© un rapport qui rĂ©vĂ©lait que, mĂȘme aprĂšs avoir soustrait des facteurs tels que le contexte socio-Ă©conomique, il existait encore des disparitĂ©s dans l’emploi et la rĂ©munĂ©ration : celles-ci sont directement imputables Ă  l’origine ethnique. Par exemple, nous avons dĂ©couvert que les jeunes hommes noirs diplĂŽmĂ©s Ă©taient payĂ©s en moyenne 17% de moins que leurs pairs blancs. Nous avons donc dĂ©couvert qu’il existait bien un facteur liĂ© Ă  l’origine ethnique.” L’étude en question, dĂ©nommĂ©e Opportunities knocked, approfondit, dans ses rĂ©sultats, que ces 17% de manque Ă  gagner reprĂ©sentent l’équivalent de 7 000 livres par an pour un emploi Ă  temps plein. Ce sont donc 8 000 euros de moins chaque annĂ©e perçus par les jeunes hommes noirs. Et ce, une fois scrupuleusement Ă©cartĂ©es les donnĂ©es concernant le statut socio-Ă©conomique (ce que la fondation appelle des “raw gaps”, ou â€œĂ©carts bruts”). L’étude ajoute par ailleurs que les disparitĂ©s ne concernent pas seulement la rĂ©munĂ©ration mais Ă©galement les postes pourvus, avec un tiers des jeunes femmes noires diplĂŽmĂ©es travaillant dans le domaine du soin et une surreprĂ©sentation de personnes non-blanches occupant des emplois Ă  temps partiel.

La mairie de Londres avait elle-mĂȘme prĂ©sentĂ©, en 2017, un rapport (EHRC) sur les Ă©carts de rĂ©munĂ©ration selon l’origine ethnique. LĂ  aussi, le constat Ă©tait sans appel : au contraire de ne “pas avoir diminuĂ© au cours des derniĂšres dĂ©cennies”, l’écart a mĂȘme “augmentĂ© pour certains groupes” issus de minoritĂ©s ethniques. Cette analyse ajoute aussi, entre autres, que seuls 1,88% des personnes issues de minoritĂ©s ethniques ont perçu des primes et indemnitĂ©s, contre 8,15% des personnes blanches. Le statut socio-Ă©conomique et l’origine ethnique semblent ainsi, non pas implacablement liĂ©s, mais en tout cas indissociables pour une lecture scrupuleuse et statistique.

Cette vaine tentative de nier l’importance du racisme systĂ©mique dans les inĂ©galitĂ©s a aussi fait grincer des dents parmi les organisations militantes. James Beckles, co-fondateur du rĂ©seau Newham African and Caribbean Network, qui a rĂ©pondu Ă  l’appel Ă  tĂ©moin de la commission pour rĂ©diger le rapport. Il rejette cette vision “qui assure que le racisme institutionnel n’existe pas en tant que tel au Royaume-Uni, et que les disparitĂ©s affectant particuliĂšrement les personnes noires relĂšvent majoritairement de la classe sociale et de la scolarisation”. D’aprĂšs cet engagĂ©, cette approche est “juste” mais il regrette que la commission nie le fait que ces deux donnĂ©es soient intrinsĂšquement liĂ©es : “dire qu’elles ne le sont pas est une erreur”, assure-t-il.

donc, de considĂ©rer la crĂ©dibilitĂ© d’un rapport commandĂ© par le gouvernement qui affirme que les inĂ©galitĂ©s sont “ironiquement”, peu liĂ©es Ă  l’origine ethnique alors mĂȘme que des analystes indĂ©pendants rĂ©vĂšlent que ces “raw gaps” existent bel et bien et gangrĂšnent le marchĂ© du travail des racines aux branches.

La mĂ©ritocratie, l’argument phare du rapport destinĂ© Ă  dĂ©responsabiliser les Ă©lites politiques

Le rapport est parsemĂ© d’une rhĂ©torique dĂ©terminant que les personnes issues de minoritĂ©s ethniques seraient responsables d’elles-mĂȘmes et de leur sort. Cette hiĂ©rarchie plĂ©biscite le mĂ©rite individuel et nie en bloc les obstacles et les empĂȘchements systĂ©miques que ces minoritĂ©s rencontrent au quotidien. Ainsi, le rapport rĂ©Ă©crit l’histoire et dĂ©culpabilise les gouvernements britanniques en faisant endosser la responsabilitĂ© de leur destinĂ©e Ă  des minoritĂ©s qui portent encore le poids de leur passĂ© et peinent parfois dans le prĂ©sent.

Le document s’en prend pareillement aux personnes “impliquĂ©es dans les mouvements progressistes et anti-racistes” qui seraient “rĂ©ticentes Ă  reconnaĂźtre leurs propres avancĂ©es”, et n’offriraient “que des solutions basĂ©es sur la binaritĂ© du passĂ© qui, bien souvent, passe Ă  cĂŽtĂ© des enjeux du monde d’aujourd’hui”. Une vision partagĂ©e par le professeur Steve Strand, qui encourage les personnes Ă  “faire preuve de rĂ©silience dans leurs vies plutĂŽt que d’ĂȘtre des victimes passives de leur histoire.” Celui-ci concĂšde malgrĂ© tout que la maniĂšre dont a Ă©tĂ© rĂ©digĂ© cet argument Ă©tait maladroite, et qu’il “faut ĂȘtre prudent avec ce type d’affirmation dans la mesure oĂč, pour certaines personnes, l’histoire n’est pas passĂ©e, mais continue d’affecter leur expĂ©rience. (.) Quand on vous harcĂšle dans la rue, ce n’est pas constructif de s’entendre dire qu’il suffit de passer Ă  autre chose.”

Cette pensĂ©e qui voudrait que les minoritĂ©s ethniques doivent faire preuve de rĂ©silience et ne pas laisser leur expĂ©rience actuelle ĂȘtre polluĂ©e par un passĂ© plus ou moins lointain a du mal Ă  ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme recevable par les principaux intĂ©ressĂ©s. “Apparemment, non seulement devrions-NOUS accepter que le racisme institutionnel n’existe pas, mais NOUS devrions en plus abandonner notre rĂ©ticence Ă  accepter que le Royaume-Uni soit devenu “plus ouvert et juste”, NOUS devrions Ă©tudier comment les disparitĂ©s ethniques pourraient ĂȘtre rĂ©duites par nous-mĂȘmes plutĂŽt que d’attendre qu’une “force extĂ©rieure” fasse le travail Ă  notre place, NOUS devrions aussi cesser d’adopter un discours fataliste selon lequel la sociĂ©tĂ© serait liguĂ©e contre nous. (.) Nous aimerions bien que la mascarade s’arrĂȘte lĂ .”

Pour James Beckles, il serait par ailleurs faux d’affirmer, Ă  l’instar du rapport, que certaines personnes parmi les minoritĂ©s ethniques se complaisent dans une forme de victimisation : “Personne n’aime penser qu’il est une victime. La plupart des personnes ne s’identifient pas comme “noires” ou “asiatiques” : c’est la sociĂ©tĂ© qui les rend conscientes de leur origine ou de leur religion.”

Le rapport, condescendant et post-colonialiste, conseille Ă  des populations de se saisir elles-mĂȘmes de leurs destins et de pardonner leur passĂ©. Un passĂ© souvent peu glorieux pour la Grande-Bretagne. La manƓuvre en deviendrait presque subtile pour dĂ©douaner le gouvernement de toute responsabilitĂ©, et pour attribuer des notes parmi les bonnes et les mauvaises personnes issues de minoritĂ©s. Il y aurait celles qui parviendraient Ă  s’intĂ©grer, et les autres qui y rechigneraient par mauvaise volontĂ© et par complaisance victimiste.

Le concept d’ “immigrant optimism”, ou la glorification de la misùre sociale

Dans le rapport est Ă©voquĂ© le concept d’ “immigrant optimism” (soit “optimisme de l’immigrĂ©â€). L’immigrant optimism dĂ©crirait “un phĂ©nomĂšne oĂč les immigrants rĂ©cents se dĂ©vouent davantage Ă  l’éducation que la population native parce qu’ils manquent de capital financier et voient l’école comme une porte de sortie de la pauvretĂ©.”

La commission en revient Ă  son discours pseudo-mĂ©ritocratique en affirmant que cela implique qu’il existe des “facteurs notables qui peuvent aider des groupes Ă  surmonter leurs statuts socio-Ă©conomiques et prospĂ©rer”. En cela, il serait â€œĂ©vident” que les groupes issus de minoritĂ©s ethniques “possĂšdent la rĂ©silience suffisante pour surmonter leurs obstacles et aller au devant du succĂšs”. De ladite rĂ©silience rĂ©sulterait une rĂ©ussite sociale et Ă©conomique.

Comble, le rapport insinue que la misĂšre des minoritĂ©s ethniques pourrait avoir du bon, pourvu qu’elles daignent s’en apercevoir. Serait inhĂ©rente Ă  leur statut une dĂ©termination inĂ©branlable Ă  faire ses preuves et Ă  s’intĂ©grer. Les situations sociales et Ă©conomiques des minoritĂ©s ethniques seraient sous-jacentes, en fait, Ă  la question de la dĂ©termination dans un cas ou de la complaisance dans l’autre. “Le discours est le suivant : si vous n’y arrivez pas dans la vie, c’est de votre faute. C’est un mantra trĂšs conservateur bien que ça puisse ĂȘtre parfois le cas”, rĂ©sume James Beckles.

La commission poursuit sa quĂȘte d’écarter le racisme des explications donnĂ©es aux inĂ©galitĂ©s en se basant sur l’argument suivant : si, au sein mĂȘme des communautĂ©s de minoritĂ© ethniques, nous retrouvons des disparitĂ©s, alors elles ne peuvent pas ĂȘtre liĂ©es au racisme. Par exemple, les Africains s’en sortiraient mieux que les CaribĂ©ens alors qu’il s’agit de deux minoritĂ©s ethniques : donc le racisme ne peut pas ĂȘtre le facteur dĂ©terminant. Pour l’ONG Migrants Rights UK, cette logique “ne dit rien de comment, parmi ces deux communautĂ©s, les parents accompagnent souvent leurs enfants avec des propos tels que “tu devras travailler deux fois plus dur pour avoir Ă  peine la moitiĂ© de ce que les autres ont”.

Pour James Beckles, le malaise face Ă  cette perception vient Ă©galement du fait que de tels propos tendent Ă  “mettre en compĂ©tition les minoritĂ©s issues de l’immigration”.

Une lecture colonialiste du monde

Le rapport insiste sur l’importance d’inculquer les “British values” (les valeurs britanniques) aux minoritĂ©s ethniques, tout en leur permettant de conserver leur identitĂ© propre : “Nous devons continuellement rĂ©flĂ©chir Ă  comment renforcer les symboles de l’identitĂ© britannique, qui envoient le signal aux minoritĂ©s qu’elles sont considĂ©rĂ©es comme des membres Ă  part entiĂšre de la famille britannique, tout en conservant leurs propres identitĂ©s distinctes.” pouvons-nous lire dans le rapport.

Mais l’intitulĂ© mĂȘme du terme British values prĂȘte Ă  controverse, tant ce qu’il dĂ©signe est nĂ©buleux et mallĂ©able selon ce qu’on s’alloue Ă  lui faire dire. A l’instar des “valeurs rĂ©publicaines” françaises, les dĂ©rives nationalistes voire racistes peuvent aisĂ©ment se glisser dans les interstices de ces mots-valises.

par consĂ©quent, les minoritĂ©s ethniques devraient non seulement prendre en charge leur destin social et Ă©conomique, aller de l’avant en cessant de ressasser le passĂ©, mais elles devraient aussi parvenir Ă  intĂ©grer les British values pour parfaire leur intĂ©gration. Ces British values sont, pour bon nombre, intĂ©grĂ©es par le biais de l’éducation. Migrants Rights UK regrette donc amĂšrement que la commission en soit “arrivĂ©e Ă  la conclusion qu’il ne faudrait pas chercher Ă  “dĂ©coloniser” les programmes scolaires.”

Effectivement, dĂšs la prĂ©face, Tony Sewell Ă©crit que “le bannissement des auteurs blancs (.) n’élargira pas les jeunes esprits. Nous avons statuĂ© contre le dĂ©boulonnement des statues et prĂ©fĂ©rons que tous les enfants s’approprient leur hĂ©ritage Britannique.” En s’attardant sur des Ă©vĂšnements mineurs bien que symboliques, le Dr. Sewell distrait l’attention des lecteurs pour obscurcir les vĂ©ritables revendications.

Les programmes scolaires ne seront donc pas revus et, en lieu et place, les minoritĂ©s ethniques sont sommĂ©es d’ingurgiter “une “nouvelle histoire” sur “comment les personnes africaines se sont culturellement transformĂ©es en un nouveau modĂšle d’Africain-Britannique”. Migrants Rights UK dĂ©nonce ce mĂ©canisme : “minimiser la contribution des minoritĂ©s ethniques en continuant d’apprendre l’histoire du monde uniquement par le prisme d’auteurs blancs, en continuant d’affirmer que l’Empire britannique fut un vĂ©ritable cadeau accordĂ© aux pays du Commonwealth par les si gĂ©nĂ©reux bienfaiteurs britanniques (et autres europĂ©ens) est tout simplement rĂ©voltant.”

Dans la prĂ©face toujours, Tony Sewell Ă©crit que la commission souhaite “voir comment l’identitĂ© britannique (“britishness”) a influencĂ© le Commonwealth et les communautĂ©s locales, et comment le Commonwealth et les communautĂ©s locales ont influencĂ© ce que nous connaissons dĂ©sormais comme le Royaume-Uni moderne.” En prĂ©tendant bien peu scrupuleusement Ă  un rapport de force Ă©gal, la prĂ©face du rapport attĂ©nue trĂšs largement l’histoire coloniale Britannique et ses consĂ©quences Ă  long terme. Pour rappel, entre le XVIIe et le XIXe siĂšcle, les trois plus grands ports nĂ©griers du monde Ă©taient britanniques. Le quatriĂšme Ă©tait français.

À y regarder de plus prĂšs, ce que sous-entend le terme British values devient effectivement de plus en plus abscons : parmi les 54 Etats membres du Commonwealth, 35 criminalisent encore l’homosexualitĂ©, et dans plĂ©thore d’entre eux, la libertĂ© d’expression et les libertĂ©s individuelles sont largement rĂ©gentĂ©es. Notons par ailleurs qu’en 2013, la Gambie a quittĂ© le Commonwealth avant de le rejoindre Ă  nouveau en 2018. Elle dĂ©nonçait Ă  l’époque une “institution nĂ©o-coloniale”. Alors que le Commonwealth se prĂ©tend garant du respect des valeurs et de l’identitĂ© britannique,? Les British values semblent, finalement, grimer l’union et la modernitĂ© mais dissimuler des valeurs post-colonialistes et de vastes intĂ©rĂȘts capitalistes. Laisser entendre aux minoritĂ©s ethniques qu’elles doivent faire la paix avec leur passĂ© pour prospĂ©rer au Royaume-Uni n’est que le rĂ©sultat d’une pensĂ©e colonialiste sĂ©dimentĂ©e au pays de Sa MajestĂ©.

“Une tentative de rendre moindre l’impact horrifiant de l’esclavage”

Pour beaucoup, le rapport, ou du moins sa prĂ©face, serait une maniĂšre dĂ©tournĂ©e pour le gouvernement de “rendre moindre” (James Beckles) son rĂŽle dans l’esclavage et la traite des noirs, voire de le “glorifier”.

L’activiste politique Patrick Vernon rejoint ces accusations et affirme que “la tentative du rapport de minimiser l’esclavage et les injustices qui en dĂ©coulent pour des millions de personnes est comparable Ă  demander Ă  un nĂ©gationniste de dĂ©velopper une stratĂ©gie contre l’anti-sĂ©mitisme.” Celui-ci dĂ©plore que “la moitiĂ© des membres de la commission ne comprennent ni l’histoire du Royaume-Uni, ni l’impact de la nĂ©grophobie”.

La membre du Parti travailliste Marsha de Cordova s’est elle-mĂȘme emportĂ©e contre le rapport dans les mĂ©dias britanniques. Elle estime que “le gouvernement doit urgemment expliquer comment il en est arrivĂ© Ă  publier un document qui glorifie la traite des esclaves, et se dĂ©solidariser de ces remarques.” Cette dĂ©claration fait Ă©cho au passage du rapport qui voudrait que les CaribĂ©ens auraient Ă  Ă©crire une “nouvelle histoire” Ă  propos de l’esclavage qui mettrait en avant “comment les Africains se sont transformĂ©s en un nouvel Africain-Britannique”. Le rapport est imbibĂ© de cette idĂ©ologie qui voudrait que, pour pouvoir avancer, il faudrait pouvoir faire preuve de rĂ©silience mĂȘme face Ă  l’horreur de l’esclavage. Si cet argument est entendable. Il incarne aussi un formidable moyen de rĂ©Ă©crire sournoisement l’histoire et d’interdire Ă  des populations entiĂšres de regarder par-dessus leurs Ă©paules. Cachez ce passĂ© esclavagiste que je ne saurais voir, et tĂąchez d’en faire bon usage.

Face Ă  ces accusations, Dr. Sewell a publiĂ© un communiquĂ© dans lequel il assure qu’il serait “absurde” de suggĂ©rer que la commission essaierait de minimiser l’horreur de l’esclavage. Pour lui, cette idĂ©e serait “ridicule et offensante” envers les membres de la commission, alors mĂȘme que le rapport n’aurait “fait que souligner que, face Ă  l’inhumanitĂ© de l’esclavage, les peuples africains ont su prĂ©server leur humanitĂ© et leurs cultures.”

Le rapport sur le racisme institutionnel qui ne cherchait pas de racisme institutionnel

La prĂ©face est la partie du rapport ayant provoquĂ© le plus d’émules. Pour autant, le contenu en lui-mĂȘme est discutĂ©, notamment parmi les milieux universitaires.

Ils sont nombreux au sein des universitĂ©s britanniques Ă  avoir dĂ©moli le rapport et ses affirmations Ă  l’instar de, pour ne citer qu’eux, Michael Marmot, Alex Stevens, Colin Angus, Kenan Malik ou encore Jonathan Portes, professeur d’économie et de politique publique Ă  la School of Politics & Economics du King’s College de Londres. Ce dernier, interrogĂ© par Lepetitjournal.com, assure que, dans l’essence mĂȘme de sa mĂ©thodologie, le rapport Ă©tait “dĂ©plorable.”

Jonathan Portes argumente que le rapport ne pouvait pas trouver de racisme institutionnel au Royaume-Uni puisque sa mĂ©thodologie faisait en sorte qu’il soit impossible d’en trouver : “Le rapport est terriblement dĂ©sordonnĂ© et confus, dans la mesure oĂč il nie l’existence d’une forme de racisme, mais, dans le mĂȘme temps, il utilise une mĂ©thodologie qui ne permet pas, quoiqu’il arrive, d’en trouver ou que ce soit.”

“Le rapport se contredit lui-mĂȘme et il est truffĂ© d’erreurs flagrantes et grossiĂšres”

Les universitaires se rejoindraient pour dĂ©plorer la qualitĂ© du rapport. C’est d’ailleurs ce qui a frappĂ© Jonathan Portes aprĂšs la publication du document : les levĂ©es de bouclier ne concernaient pas seulement les militants, mais aussi les hommes et les femmes de science “qui, tous, littĂ©ralement tous, s’accordent Ă  dire que ce rapport est consternant”.

Le syndicat britannique UCU a par ailleurs publiĂ© plusieurs communiquĂ©s signĂ©s de nombreux syndicats du pays, qui se dĂ©solidarisent du rapport et regrettent sa piĂštre qualitĂ© d’analyse, ainsi que l’utilisation fallacieuse de donnĂ©es. Le syndicat dĂ©nonce notamment le fait que le rapport fasse, une nouvelle fois, reposer la responsabilitĂ© sur les universitĂ©s et non sur le gouvernement. Il souligne par ailleurs que ces attentes seraient mal venues au vu des coupes budgĂ©taires qu’a subi l’éducation britannique ces derniĂšres annĂ©es. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’UCU a, lui, qualifiĂ© le rapport d’“insulte aux milliers de personnes de nos communautĂ©s qui combattent le racisme au quotidien.” Un autre communiquĂ©, signĂ© par huit syndicats de l’enseignement britannique, s’indigne quant Ă  l’affirmation que le racisme institutionnel n’existe pas au Royaume-Uni alors mĂȘme que “seuls 1% des professeurs employĂ©s dans les universitĂ©s britanniques sont noirs”, et que “les Ă©tudiants noirs sont trois fois plus susceptibles de dĂ©crocher que leurs pairs blancs”.

D’aprĂšs Jonathan Portes, il ne fait nul doute que le rapport est le rĂ©sultat de plusieurs mains, et constitue un patchwork confus de diffĂ©rents points de vue : “Normalement, un rapport est relu et retravaillĂ© pour ĂȘtre sĂ»r de sa cohĂ©rence. le rapport se contredit lui-mĂȘme et est truffĂ© d’erreurs flagrantes et grossiĂšres.” Un des membres de la commission a d’ailleurs tĂ©moignĂ© anonymement dans la presse britannique. Il accuse le gouvernement d’avoir “manipulĂ©â€ le travail de la commission pour maintenir un discours politique plus acceptable : “Nous n’avons pas lu la prĂ©face de Tony Sewell (.) Nous n’avons pas niĂ© le racisme institutionnel ni ne l’avons sous-estimĂ© comme le fait le document final. L’affirmation selon laquelle ce rapport serait le reflet de notre travail est lacunaire. Ceci est notamment visible de par les incohĂ©rences idĂ©ologiques et de donnĂ©es qu’il prĂ©sente ainsi que les conclusions qu’il tire. Le produit final est le rĂ©sultat de diffĂ©rents points de vue.”

Effectivement, Ă  plusieurs reprises, les contradictions se multiplient dans la narration mĂȘme du rapport. Par exemple, le rapport martĂšle la nĂ©cessitĂ© d’abandonner le terme “BAME” (Black, Asian and Minority Ethnic), jugĂ© – Ă  raison – trop monolithe et trop peu reprĂ©sentatif des disparitĂ©s intrinsĂšques aux groupes des minoritĂ©s ethniques. Pour autant, Tony Sewell Ă©crit que leurs propositions doivent “ĂȘtre pensĂ©es pour lever les obstacles de chacun, plutĂŽt que de viser des groupes spĂ©cifiques”.

Les Nations Unies alertent sur le fait que ce rapport pourrait produire “davantage de racisme”

En plus des militants, des politiques et des universitaires, les Nations Unies viennent allonger la liste des contestataires du document. Dans un communiquĂ©, l’organisation internationale Ă©crit qu’“en 2021, il est stupĂ©fiant de lire un rapport sur l’origine ethnique qui transforme des discours et des stĂ©rĂ©otypes racistes en faits, dĂ©forme des donnĂ©es, des Ă©tudes et des statistiques qu’il prĂ©sente comme des conclusions.”

Le groupe d’experts rejoint celles et ceux qui dĂ©noncent Ă  quel point le rapport tente de rogner et de rĂ©Ă©crire l’histoire de l’esclavage. Aussi, il rejette la rhĂ©torique selon laquelle les personnes issues de minoritĂ©s ethniques et de la gĂ©nĂ©ration Windrush seraient responsables de leurs destins sociaux et Ă©conomiques. Mais surtout, les experts n’envisagent pas, eux non plus, les origines sociales et ethniques comme deux atomes non miscibles : “La conclusion du rapport voulant que le racisme soit ou bien le fruit de l’imagination des personnes d’origines africaines ou bien de discrets incidents individuels ignore le rĂŽle omniprĂ©sent que la construction sociale de l’ethnie joue dans la sociĂ©tĂ©, en particulier dans la normalisation des atrocitĂ©s, dans lesquelles l’Etat Britannique et ses institutions ont jouĂ© un rĂŽle important.”

Le rapport des Nations-Unies condamne une lecture quasi-propagandiste de la sociĂ©tĂ© britannique, oĂč l’Etat se dĂ©chargerait de toute responsabilitĂ© d’action dans la mesure oĂč les changements devraient ĂȘtre entrepris par les plus lĂ©sĂ©s. Pour le groupe d’experts, cette rĂ©flexion est le fruit de “mentalitĂ©s hĂ©ritĂ©es de la hiĂ©rarchie raciale”. Le rapport de l’organisation internationale fustige d’ailleurs “la reprĂ©sentation fantasmĂ©e de l’esclavage” prĂ©sentĂ©e dans le rapport qui serait “une tentative d’expurger l’histoire de la traite des esclaves africains.”

Ainsi, les Nations-Unies prient le gouvernement britannique de se rĂ©tracter au plus vite, et de cerner la pleine mesure de l’impact liĂ© Ă  la publication d’un tel document. L’institution internationale demande Ă  ce que le gouvernement reste “fidĂšle” Ă  son histoire, notamment concernant la traite des esclaves africains et son passĂ© colonial. Elle avertit que ce rapport pourrait produire l’effet inverse de ce qu’il Ă©tait censĂ© provoquer en dĂ©formant des rĂ©alitĂ©s historiques, soit “davantage de racisme, de promotion de stĂ©rĂ©otypes raciaux nĂ©gatifs et de discrimination raciale.”

Des changements concrets sont attendus

Pour la majoritĂ© des personnes interrogĂ©es par Lepetitjournal.com, la nĂ©cessitĂ© d’un tel rapport est discutable. Pour James Beckles, co-fondateur de Newham African and Caribbean Network, “si le gouvernement souhaitait vraiment s’attaquer Ă  ces problĂšmes, alors il n’y avait pas besoin d’une nouvelle commission et d’un nouveau rapport, whitewashĂ© qui plus est.” Effectivement, de nombreuses Ă©tudes, recherches et commissions ont dĂ©jĂ  travaillĂ© en profondeur sur ces sujets, rĂ©cemment sous le gouvernement de Theresa May, et ont collectĂ© un nombre de donnĂ©es suffisantes pour pouvoir prendre des mesures politiques et sociales.

DĂ©sormais, il est attendu de la part du gouvernement britannique que les 24 recommandations du rapport soient appliquĂ©es et ne stagnent pas Ă  l’état de coup de communication politique. Pour Kathleen Henehan, le fait que de grands groupes Ă©conomiques britanniques appellent au recueil de donnĂ©es quant aux disparitĂ©s ethnique est une preuve malgrĂ© tout que “le dĂ©bat n’est pas totalement au point mort”. Jonathan Portes, lui, assure que le seul fait de produire ce type de document prouve que le pays se sent concernĂ© par ces problĂ©matiques, Ă  l’inverse de la France qu’il juge “dans le dĂ©ni quant Ă  l’ampleur du racisme structurel et systĂ©mique parmi sa sociĂ©tĂ© et son Ă©conomie.”

Le rapport de la Commission on Race and Ethnic montre Ă  quel point le gouvernement du Royaume-Uni porte un regard colonialiste et paternaliste sur ses minoritĂ©s ethniques, rendues responsables de leurs situations par celles et ceux qui les y ont sciemment plongĂ©es et maintenues des siĂšcles durant. Le rapport aura au moins eu le mĂ©rite d’exister.