Thionville. Arthur Kratzer médecin à perpétuité


Bottes de biker, peau burinée, regard farceur, le docteur Arthur Kratzer aurait pu incarner un personnage de série. Et sa carrière compte suffisamment d’anecdotes pour tenir plusieurs saisons. Le généraliste a passé 26 ans en prison. « Une longue peine », sourit-il. Il a soigné les détenus à la maison d’arrêt de Metz-Queleu. Il y a démarré tout jeune, quand il s’est installé. Mais il n’a jamais quitté ce milieu. Il est aussi intervenu auprès de personnes en situation irrégulière au centre de rétention administrative. Il a bossé au centre d’alcoologie de Metz et de Thionville pendant une vingtaine d’années. Il vient tout juste d’arrêter.À 70 ans, le cheveu court et blanchi, il consulte toujours dans son cabinet à Metz, quartier du Sablon. Mais il se sent vite à l’étroit derrière le bureau. Il s’occupe toujours, en parallèle, d’un public marginalisé, fragilisé, retiré. Il suit notamment les patients du dispositif Lits halte soins santé , géré par l’association Est accompagnement à Metz et par Athenes à Thionville. accidentés ou sous traitement, sortant de prison, en proie à des addictions, qui ont besoin de se retaper. « Ça me promène, justifie-t-il. J’aime changer d’endroits. » Le médecin se déplace exclusivement à moto, « sauf quand il neige ».Il ne parvient pas à expliquer pourquoi il a préféré cette voie, soigner ceux qu’on ne voit pas. Le docteur Kratzer ne se pose pas la question d’ailleurs. « C’est un public que j’ai pris l’habitude de fréquenter », répond-il. « Je n’ai jamais postulé à rien, on est toujours venu me draguer », glisse-t-il, amusé.

Pris en otage deux fois

Il s’est fait le cuir auprès des détenus de Queuleu où il avait pris ses quartiers. « On s’épaissit avec le temps », confirme-t-il de sa voix rauque. Il s’est imposé. Il a gagné le respect. Il n’a jamais jugé. Arthur Kratzer s’est notamment occupé de Francis Heaulme. « Un tueur en série ou un pédophile, il aura les mêmes soins. »Ce généraliste hors norme a été pris deux fois en otage par des patients. « Une fille avait avalé de la cire pour parquet. Elle a sorti une fourchette en menaçant de me tuer. Je lui ai répondu qu’il fallait d’abord que j’appelle le centre antipoison », raconte le médecin pénitentiaire. « Dix minutes plus tard, j’ai rangé moi-même la fourchette », poursuit-il. La deuxième fois, il était à son cabinet. « Un patient a sorti un pistolet à grenaille. Il m’a dit qu’il allait tuer quelqu’un aujourd’hui. Il a braqué l’arme sur sa tempe puis sur moi. » Le malade était alcoolisé. « J’ai fini par réussir à lui prendre l’arme, je l’ai rangée dans mon tiroir. J’ai recroisé cet homme plus tard à la prison. Il m’a dit  : “ Je vous avais prévenu que j’allais tuer quelqu’un docteur”. Il a pris 20 ans. »Même s’il ne consulte plus à la maison d’arrêt, son regard soutenu et son sourire contenu ont marqué « les voyous ». « À leur sortie, certains m’ont pris comme médecin. » Un soir, un ancien détenu a essayé de lui piquer son deux-roues à Metz. Il s’est vite ravisé. « Je sortais du resto avec des potes. Il y avait un type sur ma moto. » Le voleur l’a reconnu. Il s’est excusé puis il est parti en le saluant.Le docteur Kratzer – mari, papy, papa de trois filles – lève un peu le pied même s’il n’en voit pas franchement l’intérêt. Il ne le montre pas mais il marche à l’affect, à l’échange, au contact. Quand il a fini, il allume un cigarillo, enfile son blouson, grimpe sur sa moto. Et dire qu’il voulait être véto.